N° 0003

L'ABEILLE LITTÉRAIRE (1778)

Titre(s)

L'Abeille littéraire ou choix des morceaux les plus intéressants de philosophie, d'histoire, de littérature, de poésie, etc.

Dates, périodicité, privilège(s), approbation(s)

Hebdomadaire, paru du 1er février au 30 décembre 1778; prospectus de 1778.

Description de la collection

Quatre volumes: 422, 416, 416 et 448 p. Cahiers de 32 p., 115 x 195, in-8°.

Devise: «Sur différentes fleurs l'abeille se repose, / Et fait du miel de toutes choses» (La Fontaine).

Édition(s), abonnement(s), souscription(s), tirage(s)

A Londres [Liège], [Bollen].

Le prix de l'abonnement est de 15 £ de France par an. S'adresser chez Bollen, chez Mauss, officier au Bureau des Postes Impériales pour l'Allemagne, et dans tous les bureaux des Postes de l'Empire, des Pays-Bas et de la Hollande. Vente au numéro: 10 s.

Fondateur(s), directeur(s), collaborateur(s), contributeur(s)

Fondateur: de Launay? Mauss? Collaborateurs occasionnels: Saint-Péravi, Du Perron?

Contenu, rubriques, centres d’intérêt, tables

«En s'attachant à extraire des ouvrages, dans tous les genres, ce qu'il y a de vraiment utile et de vraiment beau, on ne procurera pas moins qu'une bibliothèque choisie, où l'on trouvera sans peine ce que bien souvent on ne peut obtenir par les lectures les plus pénibles et les plus fastidieuses [...]. En traduisant les morceaux choisis des auteurs étrangers, nous n'en ferons passer dans notre langue que ce qui peut enrichir et non surcharger notre littérature [...]. Nous ne donnerons l'exclusion à aucun genre: on trouvera dans ce recueil histoire, morale, philosophie, littérature, poésie, anecdotes récentes ou peu connues, fables et contes intéressants, etc. [...] Au reste, on n'y verra rien qui puisse blesser la religion, les mœurs et l'honneur de qui que ce soit. Tout y sera purement littéraire» (Prospectus).

Répartition des matières (exemple pris du t. I), à partir des rubriques présentées dans la table des matières: Philosophie, 4%; Morale, 15%; Littérature, 21%; Poésie, 17%; Histoire, 2%; Contes et fables, 34%; Anecdotes, 7%. La critique est pratiquement inexistante (une notice sur Helvétius). Principaux auteurs mis à contribution par des extraits: d'Alembert, Gessner, Imbert, Marmontel, Montesquieu, Rousseau, Sterne, Voltaire. Viennent ensuite Buffon, Diderot, Hume, Maréchal, Marivaux, Raynal, Wieland, Young.

Localisation(s), collections connues, exemplaires rares

Bibliothèque centrale de la ville de Liège, fonds Capitaine, 10313; B.U. Liège.

Bibliographie

Capitaine U., Recherches historiques et bibliographiques sur les journaux et les écrits périodiques liégeois, Liège, Desoer, 1850. – Gobert T., «L'imprimerie à Liège sous l'ancien régime», Bull. de l'lnst. archéol. liégeois, n° 47, 1922, p. 45-46. – De Froidcourt G., et Yans M., éd., Lettres autographes de Velbruck, Liège, Impr. des Invalides, 1954. – De Froidcourt G., «Une énigme bibliographique: l'édition des Œuvres complètes d'Helvétius des imprimeurs Bassompierre, en 1774», La Vie wallonne, n° 38, 1964, p. 47-56. – Lenoir M.-J., Quelques littérateurs français au pays de Liège (XVIIIe siècle), mém. U. Liège, 1976. – Trousson R., «Rousseau, sa mort et son œuvre dans la littérature périodique en 1778», Revue intern. de philosophie, n°124-125, 1978, p. 177-196. – Jansen P., et al, «L'événement dans les périodiques (1er mai – 31 août 1778)», R.H.L.F., n° 79, 1979, p. 233-243. – Wagner J., «L'année 1778 dans le Journal encyclopédique, D.H.S.n° 11, 1979, p. 257-268. – Gossiaux P., «L'Encyclopédie liégeoise (1778-1792) et l'Encyclopédie nouvelle», dans Livres et Lumières au pays de Liège, Liège, Desoer, 1980, p. 203.

Historique

D'après U. Capitaine, L'Abeille littéraire pourrait avoir été lancée par le chevalier de Launay, Français réfugié à Liège vers 1775. Une Pièce de vers à un grand prince pour un grand jour, insérée au t. IV (p. 384), accrédite l'idée d'un directeur étranger, amené sur le «beau rivage» de Meuse par «un sort volage». Par ailleurs, une Lettre à l'éditeur le présente comme un homme de théâtre (IV, p. 380): un de Launay écrivit, dès le début des années 1730, des comédies dont la plus connue est Le Paresseux. Le chevalier dirigea la Gazette anglo-française-américaine, publiée à Maestricht (1780; voir L'Homme-sans-façons, attribué à Adrien-Joseph Havé, 1786, t. II, p. 52-53). Il signa en 1782 un Tableau de Spa à la fin duquel l'auteur est dit en très mauvaise santé. Selon une note manuscrite figurant dans l'exemplaire qu'en possédait Capitaine, de Launay serait mort à Aix-la-Chapelle le 2 mai 1785. C'est lui qui aurait, à Maestricht, formé le projet du Courrier de la Meuse, dont il diffusa le prospectus mais qui fut repris par un commerçant aussi audacieux qu'inexpérimenté.

Le prospectus de L'Abeille littéraire ne mentionne pas son nom. Par contre, on y trouve celui de Mauss (souvent lu Mauff), «officier au bureau des Postes impériales pour toute l'Allemagne», qui nous intéresse en tant qu'éditeur de La Feuille sans titre. Cette dernière avait cessé de paraître le 31 décembre 1777, c'est-à-dire peu avant la création du journal qui nous occupe, dont le premier numéro est de février 1778; la suppression avait été ordonnée par le prince-évêque Velbruck au début de novembre (De Froidcourt, 1954, n° 133, 144, 149). On se demandera si L'Abeille ne devait pas servir de relais, avec changement d'imprimeur La Feuille sans titre était publiée par Tutot), Mauss faisant au moins office de trait d'union. II aurait encore participé, plus tard, à la constitution de la Société typographique de Liège. Il y avait en tout état de cause une place à reprendre (un facteur sans doute déterminant dans la naissance du nouveau journal).

On ne s'exagérera pas le caractère philosophique de L'Abeille littéraire, qui reste nettement en retrait par rapport à d'autres périodiques édités dans la région, comme le Journal encyclopédique ou même Esprit des journaux. Il est vrai que le titre de certains articles donnerait une impression de critique rationaliste généralisée: La Superstition ou le saint Antoine portugais (t. II, p. 402-404), Combien de maux peuvent produire la prévention et l'ignorance (t. III, p. 411-414), etc. Mais dans ces cas précis, la philosophie se réduit à peu de chose. Formellement, elle est partout cependant. Le mot est employé sans arrêt, avec ce qu'il faut d'imprécision pour ne pas trop heurter l'Eglise. Cette prudence se mesure à la manière dont sont reproduits Jeannot et Colin d'une part (t. I, p. 241-249), les Regrets sur ma vieille robe de chambre de Diderot d'autre part (t. IV, p. 87-93). Notons d'abord l'espèce d'incohérence qui consiste à exalter le nom de Voltaire en masquant éventuellement ce qu'on lui emprunte. On célèbre le «vieillard prodigieux» (t. I, p. 288), son «arrivée imprévue à Paris» et son apothéose (p. 181-183, 334-335; t. II, p. 181-182), ce qui permet de lui faire dire:

«Que Paris est changé! les Welches n'y sont plus.Je n'entends plus siffler les ténébreux reptiles,Les Tartufes affreux, les insolents Zoïles...

On le loue à travers son interprète Mademoiselle Thénard, qui joue dans la principauté de Liège Mahomet et Tancrède (t. III, p. 129). Mais le conte de Memnon est publié, sans nom d'auteur, sous le titre: Le sot projet d'un homme sage (t. I, p. 314-320). Les Regrets sur ma vieille robe de chambre restent aussi dans l'anonymat. Rousseau est fièrement cité, au titre d'un extrait de Emile (t. I, p. 221-223); un volume suivant publie d'autres passages sans mention d'auteur: l'identification allait-elle de soi?

Les coupures opérées dans Jeannot et Colin, en tout cas, contrastent avec certaines attitudes relevant du culte voltairien. On comprend encore que, pour ne pas effaroucher inutilement, la version fournie oublie les quelques lignes où sont évoquées les «petites privautés» de deux amis qui «s'aiment beaucoup», leurs «petites familiarités, dont on se ressouvient toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le monde». On allège aussi le récit de l'«heureux» chassé-croisé auquel se livrent les parents Jeannot, le riche entrepreneur et sa femme. L'éditeur conserve «Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise», mais supprime: «il entra dans d'autres affaires». La délicatesse devient timidité lorsqu'on censure l'allusion au théatin qui abandonne le jeune marquis en déconfiture. Des précautions analogues doivent expliquer qu'ait disparu, dans les Regrets de Diderot, la référence à la lutte entre jansénistes et disciples de Molina. Que ces coupures soient ou non le fait des rédacteurs du journal, elles traduisent une modération qui, en réalité, marque toute la politique éditoriale, consistant à donner à la publication, sans s'avancer beaucoup, une teinture philosophique de bonne compagnie.

Bien sûr, les noms de Buffon, Montesquieu, d'Alembert, Rousseau, Helvétius, Marmontel, Raynal, encadrant l'un ou l'autre extrait de l'Encyclopédie, forment une galerie qui, surtout en milieu provincial, peut prendre des allures de provocation. Ce qu'on tire de Montesquieu se réduit pourtant à l'innocent Du je ne sais quoi (t. IV, p. 218-220; extrait de l'Essai sur le goûtUne épitaphe chaleureuse et obligée accueille la mort de l'«ami» Rousseau (t. IV, p. 224). On reproduit les portraits d'Emile et de Sophie (t. III, p. 199-206, 246-254), autre forme d'hommage. Il est regrettable, alors, que la nécrologie aille chercher dans le Mercure de France le «long article sans bienveillance» que La Harpe consacre à Rousseau (voir R. Trousson). L'homme à paradoxes (qui n'en est pas moins «homme supérieur» et même «génie») est vigoureusement présenté comme un allié des prêtres (ils «s'étaient bien trompés» à son sujet et «s'en sont aperçus depuis»): voilà qui devait arranger des rédacteurs n'hésitant pas à pousser l'antienne pour la défense des idéaux chrétiens. Un article sur la Probité (t. III, p. 400-403) réfute la morale naturelle et conclut: «ce n'est que dans la religion qu'on peut trouver une justice exacte, une probité constante, une sincérité parfaite, une application utile, un désintéressement généreux, une amitié fidèle, une inclination bienfaisante»!

Si on cite Raynal apologiste du commerce et de l'expansion (t. I, p. 253-255), on fait par ailleurs une place à la critique la plus vive de l'asservissement des noirs. Un Discours d'un nègre à ses bourreaux souhaite que la race des esclaves «se multiplie et s'éclaire» pour «forcer à l'humanité ces blancs qui l'outragent» (t. II, p. 394-398; voir aussi p. 125-126). Un Discours d'un nègre à un Européen, qui montre les Africains soulevés en «foule héroïque», précise la menace. «Je veux jusqu'en ton cœur chercher ma liberté, / dans ton sang répandu tarir ta cruauté» (t. I, p. 269-271). Faut-il préciser que ces interpellations à distance n'entraînent pas forcément la même volonté critique, libératrice, quand il s'agit de la pratique locale et présente? On le voit avec Doigny, auteur du second discours cité plus haut et futur anti-républicain.

Plus audacieux fut peut-être l'éloge d'Helvétius publié au t. IV (p. 161-176), sans qu'aucune circonstance apparente n'invite à rappeler le souvenir d'une œuvre qui avait défrayé la chronique liégeoise quelques années auparavant. En 1773, la Gazette locale avait été contrainte à une rétractation après avoir annoncé favorablement la sortie du livre De l'Homme. Le synode s'était ému d'un entrefilet promettant le succès à «cette nouvelle production, dans laquelle on reconnaît en tout l'ingénieux auteur de L'Esprit .

Axée sur l'anecdote biographique, la notice que donne L'Abeille littéraire ne discute pas ses théories, comme l'avait fait avec chaleur le Journal encyclopédique lorsqu'il rendit compte de Eloge d'Helvétius par Chastellux (1772, t. III, p. 272-281). Mais elle détaille la bienfaisance quotidienne du «grand philosophe», les vertus d'une «âme courageuse et naturellement révoltée contre l'injustice et l'oppression». Sans qu'on en explique le premier mot, on garantit ses idées comme «très-neuves ou très-importantes»: des «vérités» portées «quelquefois dans un monde qui n'était pas digne d'elles». C'eût été assez pour réveiller les censeurs (si le journal ne se cachait pas sous l'adresse de «Londres»).

Pour le reste, le sujet qu'il traite le plus régulièrement est sans aucun doute celui des femmes, avec toutes les contradictions du temps: t. I, p. 3-7, 65-71, 112-117 Du mariageIdée de la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais Aux femmes joueusesetc. Une chronique, faite de matériaux divers, s'attache à l'analyse d'un thème ou d'un terme. La carte d'identité du siècle s'y dessine par endroits, avec quelques replis qui seraient à étudier en particulier: honnête (t. I, p.167-169), ennui (t. II, p. 21-22, avarice (p. 53-56), agriculture (p. 231-236), amour (p. 385-390), délicatesse (t. III, p. 22-25), sensibilité (p. 182-186), chasteté-pureté-pudeur (p. 245-246), humanité-bienfaisance (p. 287-288), luxe (p. 364-365), infidélité IV, p. 123-124). Un autre examen à proposer porterait sur la sémantique anecdote, pris dans l'acception traditionnelle ou dans celle de petit récit plus ou moins romancé. Il y a de la marge entre les innombrables bons mots et historiettes, d'une ou deux pages, qu'on range sous ce titre, l'«anecdote américaine» de la Vengeance inouïe (t. IV, p. 306-309) et la véritable nouvelle que constitue Le Moyen infaillible (t. II, p. 129-144).

Au rayon poétique, on remarquera simplement que le périodique n'a pas profité du séjour à Liège du créole Léonard. Esprit des journaux, qui jouissait d'une autre audience, il est vrai, saisit mieux l'occasion. L'Abeille se borne à reproduire son éloge de La Religion, pièce très éloignée de ce qui valait alors le succès à l'auteur des Poésies pastorales, que l'éditeur liégeois Desoer venait de reprendre en un volume d'œuvres diverses (1777). Ne montrant guère plus, en philosophie, son sens de l'actualité, ce journal n'en appela pas davantage à l'intérêt local. La contribution rédactionnelle du public de la région est légère (par exemple t. I, p. 183-185; t. II, p. 273, 339-340, 376-377; t. IV, p. 81-82). Il disparut sans bruit et apparemment sans laisser de regrets.

Auteur

Daniel DROIXHE

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