N° 0004

AFFAIRES DE L'ANGLETERRE ET DE L'AMÉRIQUE (1776-1779)

Titre(s)

Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique.

Absorbé à partir de novembre 1779 par le Mercure de France, sous la forme d'un supplément de 2 p., intitulé: «Supplément aux nouvelles de Londres», que l'on retrouve aussi dans le Journal historique et politique de Genève, ainsi que sous la forme d'un article: «Précis des Gazettes Anglaises» dans le Journal politique de Bruxelles, tous périodiques de Panckoucke. Chaque périodique annonce la fin des Affaires et indique qu'il en reprend «le fonds».

Dates, périodicité, privilège(s), approbation(s)

Mai 1776-octobre 1779. 17 vol., pas toujours datés. Les dates apparaissent dans les lettres du correspondant de Londres, rubrique régulière. Il semble que les t. I-III soient parus en I776, IV-VII en 1777, VIII-XIV en 1778 et XV-XVII en 1779. «Ce Recueil se débitera par cahiers, mais on ne peut ni en déterminer le nombre ni s'astreindre à aucun terme fixe. Ce désavantage sera racheté par le mérite de l'impartialité...», disait l'Avertissement du n° 1. Pour 82 cahiers parus on peut avancer une périodicité de 2 par mois (sur 41 mois), 5 livraisons par vol.

Description de la collection

La matière du périodique est répartie en deux rubriques: les Lettres du Banquier de Londres, et le Journal. Mais leur présentation a varié plusieurs fois. 1) T. I-II. Chacune des 5 livraisons comporte, paginés à la suite, le Journal et la Lettre du Banquier, le Journal portant sur des événements antérieurs, la Lettre suivant l'actualité. Date pour le Journal au n° 1: 9 janvier – 5 mars 1776. La Lettre de cette même première livraison est de Londres le 4 mai 1776. Les livraisons ont entre 80 et 100 p. 2) T. III-VI. «Il convient de prévenir les lecteurs que les cahiers des Affaires de d’Angleterre devant former un corps d'ouvrage, les numéros se suivront désormais depuis le premier cahier de chaque volume jusqu'au dernier et que les pages des Lettres du Banquier seront numérotées différemment afin que l'on puisse les rassembler toutes les cinq à la fin de chaque volume et qu'elles ne coupent plus comme elles l'ont fait jusqu'ici la suite chronologique du Recueil». Le Journal est paginé en chiffres arabes, les Lettres sont datées: «De Londres le...». Mais la distribution en cahiers séparés pour le Journal n'apparaît guère, et on ne connaît le nombre et le numérotage des livraisons que par la table des matières qui dit: «Table raisonnée des cahiers VI, VII, VIII, IX, X, formant le tome IIe des Affaires de d’Angleterre et de l'Amérique (par ex.). 3) T. VII-XV. Un avertissement au début du t. VII annonce encore un changement: pour faire apparaître les deux parties très distinctes du Recueil, on fera alterner les volumes où seront reliés les pièces et mémoires du Journal, avec les Lettres du Banquier. En fait si cette distribution est respectée pour les volumes: VII (Lettres), VIII (Journal), IX, X (Lettres), XI (Journal), les autres: XII-XVI ne comprennent que des Lettres. A ce moment il n'y a plus de différence entre la partie historique, rétrospective, et l'actualité. Sans doute parce que le Journal a rattrapé le retard chronologique sur l'actualité de la première Lettre du Banquier. Et aussi parce que les Lettres ne sont plus guère rédigées mais ont pris l'aspect du Journal, incorporant les documents, textes, tableaux. Enfin la communication avec l'Amérique est bien établie et les nouvelles arrivent régulièrement avec un décalage de 5 ou 6 semaines. Il n'y a plus nécessité de combler les trous dans l'arrivée des courriers par des textes plus anciens. 4) Il y a un problème pour le volume XVII, et pour un autre qui est faussement appelé XI dans l'édition de Grenoble. Ces deux tomes sont composés du Journal. En fait XI devait accompagner les Lettres de IX, et XVII devait paraître avec X, d'après les dates qui se trouvent en marge. Ni l'un ni l'autre ne portent de numéro sur la première page du premier cahier, et ils n'ont pas de table des matières. Le relieur a donc été dérouté. Il a inséré XI, ce qui fausse les numéros des volumes suivants car XII est marqué XI, et ainsi de suite jusqu'à XVI qui est en fait marqué XV, et qui est le dernier volume de la série. Il est donc correct de dire que la collection complète des Affaires est en 15 tomes et en 17 volumes. Ni la collection de Grenoble, ni celle de la B.N. ne sont complètes, il leur manque non des volumes mais des numéros: 82 cahiers, dit Watts, qui a étudié des collections conservées aux Etats-Unis. Il donne pour date du dernier numéro octobre 1799, alors que le dernier numéro de la collection de Grenoble est du 12 septembre et le dernier de la B.N. est du 24 juillet 1779 (Lettre du Banquier de Londres). C'est ce dernier numéro d'octobre qui annonce la fin des Affaires et leur absorption par les périodiques de Panckoucke (cf. G.B. Watts).

Les cahiers ont entre 80 et 110 p., et chaque volume compte de 370 à 500 p., 128 x 192, in-8°.

Édition(s), abonnement(s), souscription(s), tirage(s)

Lieu de publication mentionné: Anvers. Lieu véritable: Paris, Pissot, Libraire, Quai des Augustins, qui reçoit les abonnements (on trouve son nom au t. VIII seulement de la coll. de Grenoble).

Le prospectus (projet) du Ministère des Affaires Etrangères (Personnel, Genet le père, dossier 34) dit: «Le libraire recevra les abonnements qui seront de douze £ pour quinze cahiers de 72 pages formant trois volumes et chaque cahier se vendra séparément 15 s. Les cahiers seront vendus dans tout le Royaume franc de port et pour demander l'ouvrage, il faudra affranchir lettres et argent». Le t. XIII imprime: «Messieurs les abonnés sont instamment priés de renouveler leur abonnement ... L'abonnement recommencera au n° LXI jusque et y compris le n° LXXX. Le prix est de 24 £ pour Paris et de 32 pour la province franc de port. Il faut s'adresser à Pissot, Libraire, Quai des Augustins, en affranchissant lettres et argent». La prévision financière du projet a donc pu être tenue. On trouve bien environ 5 cahiers par vol. (15 en trois vol.), mais le nombre de pages dépasse largement 72 p. par cahier. L'abonnement pour 1779, annoncé au t. XIII, prévoit 30 cahiers pour 24 £. Comme il semble qu'il y en ait eu, en fait, 32, les abonnés ne furent pas lésés.

Fondateur(s), directeur(s), collaborateur(s), contributeur(s)

Fondateur et rédacteur: Jacques-Edme GENET (ou GENEST), chef du Bureau des Interprètes au ministère des Affaires Etrangères. Il est contrôlé par Vergennes, à qui il soumet chaque numéro. Son principal fournisseur de documents est Franklin, à partir de 1777, puis aussi John Adams, à partir de 1778. Un autre délégué américain, Isard, fournit aussi des textes. Une équipe d'amis qui se réunit chez Turgot, ou chez Genêt, soutient le journal et effectue des traductions: Turgot, La Rouchefoucauld d'Enville, Court de Gébelin, Edward Bancroft. Une tradition tenace attribue à Robinet une part active dans la rédaction. Il était angliciste, spécialiste des corrections, tables et index et à partir de 1778, travaillait pour le ministre Amelot. Sa participation est possible mais reste à prouver.

Contenu, rubriques, centres d’intérêt, tables

Avertissement au n° 1, t. I: «Voici le plan de ce nouvel ouvrage, c'est un Recueil chronologique de faits et de discussions pour servir à l'histoire politique de l'Angleterre et de ses colonies».

Contenu: Evénements d'Amérique (militaires, politiques). Débats du Parlement anglais et du Congrès américain. Extraits de la presse américaine (en particulier: Pennsylvania Evening Post, Pennsylvania Packet or General Advertiser, Boston Gazette, Philadelphia Gazette, Pennsylvania Gazette, Weekly Advertiser, Pennsylvania Journal, fournis par les «commissaires américains» de Passy: Franklin, Silas Deane, Arthur Lee, John Adams).

Lettres de congressistes américains. Lettres du Dr Samuel Cooper à Franklin. Textes et «pamphlets» divers: Déclaration d'Indépendance, du 4 juillet 1776, publiée le 16 août 1776 (t. II, p. 88). Traité d'amitié et de commerce entre la France et les Etats-Unis, été 1778 (t. XII). Constitutions de divers états américains: Pennsylvanie, Nouveau-Jersey (t. IV), Delaware, Virginie, Caroline (t. V), Maryland (t. VI), New York (t. XI). Thomas Paine: Le Sens commun (t. I). Observations sur la nature de la liberté civile, de Richard Price (t. III). Relation naïve et impartiale des opérations de la flotte de Lord Howe en Amérique par un officier de la flotte, Londres 1779 (t. XIV). Précis historique des différentes descentes que l'on a tenté de faire en Angleterre (t. XV). Dans le t. XVI figure un long traité: Exposé des motifs de la conduite du Roi très chrétien relativement à l'Angleterre, édité à Madrid en 1779, traduit de l'espagnol et accompagné de notes en bas de pages qui constituent un «Exposé des motifs de la conduite du Roi catholique», une sorte de contre-traité. Les nouvelles maritimes sont nombreuses, avec des tableaux des prises ou des schémas de batailles, en dépliants. On trouve aussi des bills, une Galerie des orateurs du Parlement britannique (t. IV, V) dont on ne dit pas par qui ni à partir de quoi elle est faite (optique orientée, défavorable à l'Angleterre, pro-américaine). Les documents occupent une place bien plus importante que les extraits de gazettes.

Tables: Au t. I, p. 97 du cahier V on trouve une «Table raisonnée des Cahiers I, II, III, IV, V formant le tome premier des Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique», avec l'avis suivant: «L'intention de ce recueil chronologique ne serait qu'imparfaitement remplie s'il y manquait une table, c'est-à-dire un fil pour se retrouver dans le labyrinthe des faits et des discussions qui les composent. Il ne suffit point que tous les événements soient narrés fidèlement et jour par jour sous leurs vraies dates. Il faut qu'on puisse saisir d'un coup d’œil les rapports qui les lient ensemble. On y joindra un index des noms des principaux personnages». Les tables des premiers tomes sont copieuses, mais peu sûres dans leur méthode. Elles deviennent de plus en plus schématiques pour disparaître après le t. XII. Les mots-souches sont bizarrement choisis, ou servent de fourre-tout. Certains noms propres apparaissent dans la table au lieu de l'index. Les divers érudits américains qui se sont occupés du périodique ont constaté, avec raison, que la facture même du journal, très variable, voire fautive, rendait son étude extrêmement compliquée (erreurs de pagination, changement de plan et de méthode, anonymat des auteurs, manque de numérotation et de pages de titres dans la plupart des collections, défaillances des tables, mauvaise typographie, etc.).

Chronologie: C'est l'idée fixe du rédacteur qui annonce son périodique comme un recueil chronologique. Mais il ne donne aucun tableau, ni repères commodes et généraux. Il nous paraît donc nécessaire de fournir aux lecteurs «le fil» défaillant. T. I: Journal, 29 févr.-2 avril 1776; Lettres, 4mai-16 juil. 1776. T. II: Journal, 2 avril-21 mai 1776; Lettres, 16 août-8 oct. 1776. T. III: Journal, 21 mai 1776 puis retour en arrière, rétrospective des relations Amérique-Angleterre à partir de 1769; Lettres, 21 oct. 1776-21 janv. 1777. T. IV: Journal, rétrospective, suite: 1770-1773; Lettres, 8 févr. -30 avril 1777. T. V: Journal, suite rétrospective; Lettres, 8 mai-28 juil. 1777. T. VI: Journal, 24 mai-juin 1776; Lettres, 14 août-30 oct. 1777. T. VII: Lettres, 2 nov. 1777-8 févr. 1778. T. VIII (daté 1778, page de titre conservée): Journal, mai-juil. 1776. T. IX: Lettres, 21 févr. -30 avril 1778. T. XIII (XII): Lettres, 2 oct.-5 déc. 1778. T. XIV (XII): Lettres, 22 déc. 1778-12 avril 1779. T. XV (XIV): Lettres, 8 mai-10 juil. 1779. T. XVI (XIV): Lettres, 3 août-12 sept. 1779. T. XVII (X bis): juil.-sept. 1779. Les volumes 1, 2, 3, la moitié de 6 (p. 1-160) et 8, 11, 17 concernent l'année 1776.

Localisation(s), collections connues, exemplaires rares

B.M. Grenoble, E 16317; B.N., Nc 2366; Inst., 8° 7420 (incomplet). Cf. 180662. De nombreuses collections existent aux U.S.A.: U.S. Department of State, Washington; Library of Congress; Harvard University; Massachussetts Historical Society, Boston; Thomas Crâne Public Library, Quincy (l'exemplaire de John Adams); New York State Library, Albany; Newberry Library, Chicago; et des collections particulières: celle de Gordon Ford et celle qui appartint au duc de La Rochefoucauld d'Enville et qui, annotée de sa main, fut vendue par un libraire de Chicago en 1964 pour la somme de 9500 dollars.

Bibliographie

Courrier de l'Europe. Les Affaires polémiquent avec le Courrier n° LXII, fin 1778 et t. 15, n° LXXIII, 1779). — Ford P.L., «Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique», Pennsylvania magazine of history and biography, vol. XIII, n° 2, 1889, p. 222-226. — Eddy G.S., «The Mason-Franklin Collection», Yale University Library Gazette, vol. X, n° 4, 1936, p. 78-80. — Chinard G., «Adventures in a Library», The Newberry Library Bulletin, second séries, n° 8, 1952, p. 223-238. — Watts G.B., Les Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique and John Adams, Charlotte, N. C., Héritage Printers, 1965, 15 p. — Acomb F., Anglophobia in France, Duke Univ. 1950 (p. 83-85: intéressante analyse du contenu des Affaires. — D.P.2, art. «Genêt». — Lecercle J.L., «L'Amérique et la Guerre d'Indépendance», dans L'Année 1778 à travers la presse traitée par ordinateur, PUF, 1982.

Historique

On trouve dans le dossier Personnel 34, au nom de Genet le Père au ministère des Affaires étrangères (Archives) un texte manuscrit, sans date ni signature:

«Les intérêts qui occupent aujourd'hui le Ministère de Londres et qui fixent l'attention de l'Europe méritent d'être connus dans leurs détails et ce serait chez nous la matière d'une Etude propre à augmenter et à fortifier l'amour d'un gouvernement qui assure aux citoyens une tranquillité et un bonheur que la constitution anglaise ne peut donner [...] la traduction des gazettes est insuffisante et il faudrait un ouvrage pour multiplier parmi nous des vues et des calculs, et même, qu'il soit permis de le dire, une antipathie que notre gouvernement ne saurait peut-être trop soutenir et encourager vis-à-vis d'une nation dont le principe favori est de nous regarder comme ses plus vrais et ses plus anciens ennemis.

Il pourrait donc être convenable de laisser paraître, comme par occasion, une suite de cahiers, sous le titre simple Affaires de l'Angleterre, où le lecteur français pût croire qu'il voit dans toute leur étendue les discussions que les événements du jour font naître dans les conseils de ces dangereux voisins. Un ouvrage à peu près semblable a eu lieu pendant la dernière guerre et il partait des bureaux mêmes du Ministre, à la connaissance de tout le monde. Mais les temps actuels demanderaient plus de circonspection et un système différent, puis-qu'autre chose est d'écrire sur des ennemis, ou de parler des affaires d'une nation avec laquelle on vit en bonne intelligence. L'essence de celui-ci serait qu'on le crût une production tolérée de quelque anonyme. Il s'y joindrait l'avantage d'une ressource quelque fois précieuse à la politique, je veux dire d'avoir un véhicule tout prêt pour des insinuations ou des observations qui perdraient leur effet dans les écrits avoués ou privilégiés. Le secret sur la vraie source de ce nouvel ouvrage sera donc sévèrement gardé. Comme il n'aura ni le titre ni la forme d'un journal ni ses retours périodiques, les cahiers ne paraîtront que quand on aura pu les remplir de bonnes choses et il sera censé que c'est seulement une collection qui peut cesser ou durer selon le plus ou moins d'aliment que lui donneront les affaires. On a tâché de faire connaître le vrai esprit dans lequel travaillera le rédacteur de cet ouvrage, sous les yeux de Monseigneur...»

Le texte est accompagné d'un projet de prospectus qui annonce la «collection sous le titre Affaires de l'Angleterre», à la suite d'une phrase de préambule qui constate la crise violente qui met tous les esprits en fermentation dans la «nation qui plus qu'aucune autre, a toujours exercé l'attention du politique et les méditations du philosophe», et nécessite donc «les connaissances nécessaires pour l'étudier et la juger». On espère pouvoir «observer une impartialité que ne permettent pas toujours les obligations du retour périodique, et faire marcher le pour et le contre sur la même ligne». Suivent des indications sur les abonnements: 12 £ pour 15 cahiers de 72 p. Enfin le n° 1 du t. I se présente par un court avertissement:

«En peu de mots, voici le plan de ce nouvel ouvrage: c'est un Recueil chronologique de faits et de discussions pour servir à l'histoire politique de l'Angleterre et de ses colonies. Sans autre préambule, on se borne à observer relativement aux troubles actuels de l'Amérique que l'époque d'où l'on part, savoir celle des Traités de l'Angleterre avec des Princes étrangers pour des troupes auxiliaires est le vrai moment où les affaires de cette Puissance avec ses colonies commencent à devenir généralement intéressantes, s'il est vrai que par l'effet nécessaire du nouveau caractère que les traités ont fait prendre à cette querelle, les Américains, frères des Anglais, ne puissent plus être que leurs émules ou leurs esclaves.»

Ces trois textes, malheureusement non datés, jalonnent la genèse du périodique. Le premier est de la main de Genet, et destiné à «Monseigneur» (c'est ainsi qu'il s'adresse à Vergennes dans ses lettres), pour lui exposer son projet, avec référence aux plus anciens périodiques dont il eut la charge Etat actuel et politique de l'Angleterre, cf. D.P. 2, art. «Genet»). Cette nouvelle «collection» devra être bien plus secrète puisqu'elle vise à nourrir l'antipathie contre un ennemi avec lequel on n'est pas en guerre, en dispensant à l'opinion, sous un couvert d'impartialité, des renseignements tronqués, en y véhiculant des «insinuations» dont le public doit croire qu'ils proviennent d'un «anonyme toléré», mais surtout pas du ministère. Le deuxième texte est tout à fait édulcoré, et fait référence à la philosophie et à l'impartialité. Mais c'est le troisième, seulement, qui introduit les «Affaires d'Amérique».

Comme nous ignorons les dates de ces textes, et les réactions de Vergennes sur un projet qui dut subir quelque délai et des modifications, nous nous bornerons à remarquer que l'hypothèse de Watts selon laquelle les Affaires ont eu pour but de contrecarrer le Courrier de l'Europe, manque de preuves. Qu'ensuite, il s'est agi d'abord des Affaires de l'Angleterre. Qui a suggéré (et quand?) d'appeler le périodique Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique: Vergennes? Genet? peut-être même Turgot (dont le départ se situe le 12 mai 1776) et qui avait présenté au roi, le 6 avril 1776, un «Mémoire sur les colonies américaines, sur leurs relations politiques avec leurs métropoles et sur la manière dont la France et l'Espagne envisagent les suites de l'indépendance des Etats Unis d'Amériques». Nous ne le saurons sans doute pas, mais c'était un coup malin, car pour l'Angleterre, l'Amérique, au printemps de 1776, c'était encore partie d'elle-même. On n'est donc pas surpris de trouver dans le périodique qui l'a comme devancée en l'inscrivant dans son titre, la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776, six semaines à peine après sa proclamation.

Le périodique de Genet commence donc sa carrière au printemps de 1776, sans doute un peu avant le Courrier de l'Europe, avec lequel il aura par la suite, plusieurs occasions de polémiquer. Son intention est politique: il s'agit, d'une part, de suivre l'actualité, d'autre part de donner au public une collection de textes et documents qui permettent de faire apparaître la politique française, pour les Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique, dans sa continuité. D'où l'organisation de la matière en deux parties: les Lettres (d'un Banquier de Londres qui n'est nullement personnalisé) et le Journal (chronologique mais décalé). «C'est une forme que je crois absolument neuve, au moins relativement à l'Angleterre et aux mémoires du temps. Je ne vois rien de plus convenable au but de l'Histoire, rien de plus agréable pour ceux qui veulent étudier l'enchaînement et le rapport des faits et pénétrer dans l'avenir par des conjectures» (t. I, p. 81, première lettre du Banquier du 5 mai 1776). Et «Nous espérons qu'on voudra bien se persuader que, sous une forme plus concise il ne nous échappera cependant rien de ce qui peut être essentiel au fil de l'histoire et aux combinaisons de l'Historien» (t. V, p. 112).

Ne nous y trompons pas. Genet prétend servir l'histoire, mais il sert d'abord le Roi. Pour «abaisser l'Angleterre», on soutient les «insurgents», et on ouvre le périodique à leur cause. Mais avec prudence, et à petits coups adroits de rectification et de mise en garde. Le pamphlet sur le «Sens commun», qu'on s'arrache au printemps 1776 en Angleterre et en Amérique, est publié dès le premier volume. Comme il répudie le principe monarchique, on fera observer que c'est grâce à la monarchie héréditaire que l'Angleterre «a survécu à ses innombrables guerres civiles». La Déclaration d'Indépendance s'accompagne du commentaire suivant «C'est le plus grand événement de la campagne, de la guerre elle-même, peut-être de ce siècle ... Heureusement de tels écrits et de telles subversions sont très peu fréquents». Pour les «Observations sur la liberté civile» et les constitutions des divers états, même sourdine, souvent en notes, sur les dangers de la tolérance, de la liberté individuelle pour les grandes nations, sur l'aventurisme des républiques, et les bienfaits de la monarchie. Francis Acomb a très finement montré que l'optique des Affaires ressortissait bien plus à l'anglophobie qu'à l'enthousiasme pour l'idéologie républicaine des Américains.

Pourtant ceux-ci participent très activement à la matière du journal. Au départ leur concours direct n'était peut-être pas organisé ni prévu aussi important qu'il le devint. Les premiers volumes sont faits, comme les périodiques précédents de Genet, principalement à partir de matériaux en provenance d'Angleterre.

Mais l'arrivée de Franklin en France, fin 1776, procure à Genet une nouvelle ouverture et un meilleur accès aux événements d'Amérique. La liaison entre les bureaux de Vergennes et ceux de Passy où travaillent les «commissaires» américains (Silas Deane, Franklin, Arthur Lee, John Adams), est étroite pendant les années 1777, 1778, 1779. Leurs correspondances l'attestent, et c'est dans les Franklin Papers, Yale Press, New-Haven (édition en cours) et John Adams Diary and Autobiography, Harvard, 1961, que l'on trouve le plus de renseignements sur les Affaires. Le problème de la collaboration de Franklin a été le plus étudié, et pour cause. P.L. Ford en 1889 avait déjà établi une liste de Frankliniana pour les Affaires. L'équipe de Yale complète et rectifie (cf. volumes sous presse pour 1776, 1777, 1778). Mais ce sont surtout les lettres de Franklin qui nous renseignent. Pour l'année 1777 nous n'avons pas de correspondance entre Genêt et Franklin (mais nous savons que Franklin aide La Rochefoucauld à traduire pour les Affaires les constitutions des Etats); pour 1778, nous trouvons une quinzaine de lettres de Genêt, toutes au sujet des Affaires, et des envois que Franklin fait d'extraits de lettres ou de gazettes, en échange desquels Genêt fournit une documentation en provenance d'Angleterre. «Cet ouvrage périodique, écrit Genet le 24 juin 1978, est entièrement à vous», ou, le 2 juillet: «Dès que vous enverrez ce qui doit paraître vous serez sûr que dans les 24 heures les nouvelles ou lettres que vous aurez reçues seront répandues dans tout Paris». Le 10 avril 1778, le ton était plus hyperbolique: «L'auteur du périodique se félicite éternellement d'avoir épousé une cause que le courage et la sagesse de l'immortel Franklin ont fait triompher et qui est aujourd'hui autant la cause des Dieux que celle du Caton de l'Amérique». Soit: la confiance règne, la politesse est exquise. Mais jamais Genet ne consulte Franklin ni ne l'associe à la conception du journal. Entre eux comme entre leurs gouvernements, existe le même rapport de forces, et c'est Franklin qui est demandeur. Il faut donc renoncer à l'utopie qui fait de Franklin le rédacteur des Affaires, ainsi que l'ont propagé Barbier et Hatin à sa suite. Le maître d'œuvre, c'est Genêt. Il en est tellement persuadé qu'il a fait le projet de lancer une gazette en anglais en Amérique, «remplie d'articles de France capables d'entretenir l'union et la satisfaction des deux nations», et dont un privilège «me rendrait le chef de l'entreprise» (Genet à Franklin, 26 juil. 1778). Le projet n'aboutit pas, ou plutôt, ainsi que le dit l'Avis qui parut dans le dernier numéro des Affaires, annonçant leur suspension, il fut repris par des éditeurs américains.

Pour la collaboration de John Adams aux Affaires, il faut se reporter à l'article de Watts. D'après l'Autobiography (21 avril 1778), J. Adams aurait rencontré à Paris le Dr E. Bancroft, ami de Franklin et de Deane, qui à Londres avait été employé pour les publications américaines à la rédaction du Monthly Review et du Literary Journal, «tête claire et bonne plume», dit-il: «il a écrit des textes sur les relations France-Amérique avec l'assistance de Deane et de Franklin, traduits en français par M. Turgot, ou le Duc de La Rochefoucauld», et «printed in a publication called: les Affaires de l'Angleterre et de l'Amérique». Ce texte atteste formellement les collaborations dont sut s'entourer Genêt, et leur exceptionnelle qualité. D'après la même source et la correspondance de J. Adams (plusieurs lettres de Genêt y figurent entre 1778 et 1780), celui-ci fait la connaissance de Genêt et lui fournit des textes à partir de juillet 1778. Il retourne en Amérique en 1779 et à son retour, les Affaires ont cessé de paraître. Mais Genêt lui demande de poursuivre sa contribution pour les nouvelles qu'il publie dans les journaux de Panckoucke. «Il faut que vos Essais soient de peu de longueur... et qu'ils paraissent plus souvent. Cette nation-ci lit tout ce qui est court et aime la variété. Il faut saisir son goût pour parvenir à la persuader» (17 mai 1780, Adams, Corr..

Pour la fin des Affaires, c'est le travail de Watts qui l'éclairé. Il a eu connaissance, dans une des collections américaines, dans le dernier numéro, «the last issue» (qu'il ne date pas), d'un avis que nous n'avons trouvé ni dans la collection de la B. N. ni dans celle de Grenoble. D'après cet avis (que Watts ne cite pas en français, mais qu'il traduit en anglais), l'éditeur aurait voulu terminer sa série, mais quelques Américains bien informés lui ont déconseillé de continuer son périodique. «La furie de la guerre» va empêcher beaucoup de papiers américains d'atteindre l'Europe. De plus il a appris qu'une compagnie d'Américains voulait publier une série d'extraits semblables. Il se flatte de n'avoir laissé passer aucun grand événement pendant la vie du journal, et il a été applaudi. Maintenant les Affaires vont cesser mais «au moins le fonds sera conservé dans une petite feuille dont le Mercure de France et le Journal historique et politique de Genève sont le véhicule et même par ce moyen l'impatience du public pour savoir l'état journalier de l'horizon politique en Angleterre sera plus fréquemment et plus régulièrement satisfaite».

Même avis dans le Journal politique de Bruxelles du 20 nov. 1779. A partir de là, jusqu'à sa mort, Genet alimente pour les dits journaux les rubriques: «Précis des gazettes anglaises», ou «Supplément aux nouvelles de Londres», ou «Angleterre et Etats-Unis».

Auteur

Madeleine FABRE

Additif

Bibliographie: Dans une communication publiée en 1999, Madeleine Fabre est revenue sur ce journal, sur le rôle de Genet comme «chef du Bureau des Interprètes» à partir de 1753, sur l’importance de sa documentation, malheureusement perdue, sur ses relations avec Franklin («L’ indépendance américaine: des gazettes américaines aux Affaires de l’Angleterre et de l’Amérique», dans Gazettes et information politique sous l’Ancien Régime, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1999, p. 107-116).


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