N° 0924

MERCURE DE FRANCE 1 (1724-1778)

Titre(s)

Mercure de France, dédié au Roi.

Titre modifié par Lacombe en 1768 en : Mercure de France dédié au Roi par une Société de gens de lettres.

Dates, périodicité, privilège(s), approbation(s)

En novembre 1724, Antoine de La Roque, devenu seul directeur du Mercure,lui donne son titre définitif et une forme qui ne changera plus guère avant le rachat de la revue par Panckoucke en 1778. L'histoire du M.F. se résume en celle de ses directeurs successifs, telle qu'elle a été esquissée par le «Mémoire historique sur le Mercure de France», publié dans le M.F. en mai 1760 (p. 127-131) et surtout par le «Mémoire historique et détaillé pour la connaissance exacte des auteurs qui ont travaillé au Mercure de France  publié par G. de Courcel dans le Bulletin du bibliophile en 1902-1903 (d'après le manuscrit de la bibliothèque de l'Opéra, n° 7676).

Antoine de La Roque reçoit le brevet du Mercure le 17 octobre 1724, et les lettres patentes avec privilège le 9 novembre. Il dédommage Fuzelier par une pension et dirige seul la revue, dont il donne, jusqu'à octobre 1744, 284 volumes. (B.B., 1902, p. 308-309).

A sa mort, Fuzelier et La Bruère lui succèdent ; ils obtiennent le brevet du Roi le 31 octobre 1744 (au camp de Fribourg) et le privilège le 31 octobre (publié à la fin du vol. de décembre). Ils donnent leur premier volume en novembre 1744 et publient ensemble 53 volumes. En 1748, ils cessent de travailler au journal, qu'ils confient à Clèves Darnicourt en août (pour 2 vol.), puis à Rémond de Sainte-Albine en septembre 1748 (pour 25 vol.), et enfin à Raynal en juin 1750.

L'abbé Raynal prend en main la revue avec le t. II de juin 1750 (voir l'Avis en tête de juil. 1750) ; Clèves Darnicourt reste responsable de la rédaction des volumes de juin, mais Raynal assure la direction des 64 volumes qui suivent, jusqu'en décembre 1755 (B.B., 1902, p. 310-311 et 403). Une note dans le vol. de décembre 1755 précise qu'il a remplacé Fuzelier infirme et La Bruère installé à Rome ; celui-ci reste toutefois détenteur du privilège jusqu'à sa mort, qui survient en septembre 1754.

Louis de Boissy reçoit le brevet du M.F. à la mort de La Bruère ; il entre en fonction avec le volume de janvier 1755 ; il en publie seul 52 volumes, et en collaboration avec son neveu, 4 vol. en mai-juillet 1758 (ibid., p. 403). Il meurt en avril 1758.

Marmontel lui succède, publie son premier volume en août 1758 et en donne 24 volumes jusqu'au 2 janvier 1760, date à laquelle il est interné à la Bastille pour affront à la Comédie-Française, et perd son privilège (voir sa protestation dans le t. II de janvier 1760 et B.B., 1902, p. 311-312 et 403).

La Place lui succède et publie 134 volumes (ibid.,p. 403), de février 1760 à juin 1768, date à laquelle il est contraint de démissionner à la suite d'une cabale.

Lacombe prend la direction de la revue avec le volume de juillet 1768 et la conduit jusqu'à mai 1778, époque où se produit sa retentissante faillite (B.B., 1902, p. 312).

Durant ces 54 ans, le rythme de publication du M.F. ne change guère : 14 volumes par an, dont un volume double en juin et un autre en décembre pour tenir compte des retards accumulés. Des extraordinaires peuvent s'y ajouter ; on trouve 16 volumes par an pour les années 1756-1777 ; Panckoucke reviendra à 14 volumes par an.

Description de la collection

Chaque volume mensuel compte environ 200 p. du temps de La Roque, de 212 à 216 p. par la suite. La Roque est le seul à maintenir une pagination continue par année (environ 2900 p.). Le format est constant : cahiers de 24 p. in-12, environ 100 x 180 rogné. La Roque garde la devise : Quae colligit spargit ;  La Bruère la modifie en : Colligit ut spargat et fait graver une nouvelle figure de Mercure avec phylactère pour la page de titre ; La Place adopte la devise : «Diversité, c'est ma devise. La Fontaine». On trouve parfois dans le volume une représentation de médaille, presque toujours une chanson gravée.

Édition(s), abonnement(s), souscription(s), tirage(s)

Le M.F. est passé entre les mains de nombreux libraires : Cavelier père et fils et Noël Pissot (époque de La Roque) ; Guillaume Cavelier, veuve Pissot et Jean de Nully (époque de La Bruère) ; André Cailleau, veuve Pissot, Jean de Nully et Jacques Barrois (époque Raynal) ; Chaubert, Jorry, Pissot, Duchesne, Cailleau, Cellot (époque de La Place) ; Lacombe.

Le prix reste fixé à 36 s. pour le volume ; l'abonnement est à 24 £ pour 16 vol. à Paris, 32 £ pour la province.

Fondateur(s), directeur(s), collaborateur(s), contributeur(s)

Antoine de LA ROQUE (1724-1744) semble avoir reçu l'aide de son frère Jean de La Roque, comme par le passé ; l'abbé Pellegrin donne au journal quelques comptes rendus de spectacles ; Lehoux de Lavau reste chargé des généalogies («Mémoire historique», M.F., mai 1760, p. 127 et suiv.).

Charles de LA BRUÈRE (1744-1748), qui est absent le plus souvent de France, semble avoir bénéficié assez tôt de l'aide de CLÈVES DARNICOURT, qui lui succède en 1748. Pierre Rémond de SAINTE-ALBINE rédige une bonne partie du journal, assure la chronique théâtrale, publie des extraits de ses œuvres ; Fuzelier continue de fournir la rubrique des spectacles jusqu'en 1749.

L'abbé RAYNAL (1750-1755) assure la plus grande partie de la rédaction, donne des extraits de ses œuvres, publie des textes de ses amis. Louis de BOISSY reçoit l'aide de Marmontel, Raynal, Piron («Mémoire historique»).

Jean-François MARMONTEL (1755-1758) a modifié l'équilibre des disciplines représentées dans la revue ; mais il semble aussi avoir assuré la quasi-totalité de la partie littéraire ; il a toutefois reçu l'aide de Coste d'Arnobat et de Suard (ibid.).

Antoine de LA PLACE (1760-1768) a, lui aussi, pris en charge la plus grande partie de la rédaction et donné au journal des contes et des pièces fugitives : selon l'avis liminaire du journal, le courrier pour la partie littéraire est à remettre directement à M. De La Place ; mais il a été aidé par l'abbé de La Garde pour le théâtre (M.S., 15 janv. 1762, 24 oct. 1767), par La Dixmerie pour les contes (cf. M.S., 14 déc. 1764), par l'abbé de La Porte pour les livres nouveaux, par l'abbé Le Blanc (M.S., 15 janv. 1762).

Jacques LACOMBE (1768-1778) fut l'homme à tout faire du M.F., mais il rassembla autour de lui de nombreux collaborateurs (une «Société de gens de lettres»), dont La Harpe semble avoir été plus ou moins le chef (M.S., 19 avril 1770).

Aux collaborateurs permanents du Mercure, il faudrait sans doute adjoindre les pensionnés, qui sont, à partir de 1760, de plus en plus nombreux à émarger sur la caisse du journal, mais sans pour autant lui fournir de la copie. En novembre 1767, La Dixmerie, collaborateur du journal pour les contes depuis 1762, proteste contre les pensionnés, qui veulent lui faire supprimer son maigre salaire (M.S., 6 nov. 1767). La chute de La Place sera due en bonne partie au retard apporté au paiement des pensions. Lacombe s'engage d'emblée à les payer toutes et à assurer à La Place une compensation pécuniaire (M.S., 12 janv. 1768, 30 avril 1768) ; il garantit au ministère un total de 30 000 £ de pensions diverses, auxquelles s'ajoutent les 5000 £ de pension de La Place, 600 £ à La Dixmerie, 600 à l'abbé de La Porte, 600 à Poinsinet, 300 à l'abbé Le Blanc et 200 à Morin, censeur de la police (M.S., 21 mai et 1er juil. 1768).

Contenu, rubriques, centres d’intérêt, tables

Le changement de titre du Mercure, sans marquer une révolution dans le programme de la revue, implique une modernisation de son contenu. Antoine de La Roque déclare dans son Avertissement de janvier 1724 : «Le Titre de Mercure de France que nous donnons aujourd'hui à notre Journal, au lieu de celui qu'il avoit porté depuis son institution, ne doit pas faire craindre que nous voulions en retrancher ces matières agréables qui font tant de plaisir au monde galant et poli. [...] Les plus sérieux et les plus enjoüez y trouveront également de quoi s'occuper et de quoi s'amuser». Le M.F. ne s'adresse donc plus simplement aux jeunes gens et aux dames, mais à l'ensemble du public cultivé. Cette évolution était déjà sensible dans le Nouveau Mercure de 1721-1723 ; mais la distinction entre les pièces fugitives et les nouvelles littéraires, entre la partie frivole et la partie sérieuse, tend à s'accentuer. Celle-ci accueillera la chronique des académies et des collèges, le «Journal de Versailles et de Paris», les nouvelles étrangères, et comme par le passé, le carnet mondain : morts et mariages, bénéfices et dignités, promotions, etc. Le Mercure tend à devenir un grand mensuel d'information générale ; cette tendance s'affirmera plus encore avec La Bruère et Marmontel, puis avec Lacombe et surtout Panckoucke. La préface de novembre 1744 marque à sa manière cette nouvelle ambition : «le Mercure de France est non seulement le Journal de la Politique, mais encore de la Jurisprudence, de la Littérature, de la Police, de la Finance et des Théâtres. Ces matières chronologiquement rangées doivent composer son principal mérite».

Pour mieux signifier cette mutation de la revue, La Bruère publie en début du volume de novembre 1744 l'«Avis à un journaliste», écrit par Voltaire en 1739 ; ce texte, certainement publié avec l'aveu de Voltaire, définit un journalisme encyclopédique qui convenait aux ambitions du nouveau directeur.

Raynal à son tour fait profiter le journal de ses amitiés parmi les philosophes ; il publie dans son second volume, en août 1750, une Epître à Duclos, une autre de Voltaire à Desmahis ; en septembre, il obtient des anecdotes sur Louis XIV, ou une Epître de Marmontel à Rameau ; en octobre, des fragments d'une histoire de croisades de Voltaire, l'«Allée de Silvie» de Rousseau, etc. Dans une revue composée pour la plus grande partie de mémoires envoyés par les lecteurs, ces contributions de grande qualité et d'auteurs connus marquent l'intervention d'un bon directeur de publication.

Louis de Boissy, comme à diverses reprises ses prédécesseurs, tente en 1754 de mieux classer les rubriques ; il distingue six grandes rubriques ou «Articles» : I, pièces fugitives (extraits de comédies, lettres fictives, vaudevilles, portraits, énigmes, logogriphes, chansons, etc.) ; II, «Nouvelles littéraires», c'est-à-dire mémoires de tout genre et annonces des livres nouveaux ; III, «Sciences et Belles-Lettres», ou extraits de séances des académies, de dissertations savantes ; IV, «Beaux-Arts» et «Arts utiles» ; V, «Spectacles» (Opéra, Comédie-Française, Comédie-Italienne, Concert Spirituel) ; VI, «Nouvelles étrangères et celles de France», arrêts, déclarations, mariages et morts, etc. Mais cette tentative de mise en ordre, comme les précédentes, fera long feu.

Le désordre apparent du M.F. n'exclut pas une grande constance dans l'équilibre des matières traitées. J. Wagner a mis en lumière l'originalité du contenu de la revue par rapport au Journal des savants et aux Mémoires de Trévoux. Le M.F. est essentiellement une revue littéraire, pour environ 50% de son contenu (calculé en nombre de titres aussi bien qu'en nombre de lignes) ; il accorde de moins en moins d'intérêt, entre 1725 et 1761, à la théologie, qui passe de 4,77% à 0,45% du contenu (en nombre de lignes) ; l'intérêt général pour les belles-lettres est équilibré par de nombreux comptes rendus consacrés aux sciences et arts et notamment aux arts appliqués : cette catégorie occupe près de 30% du contenu, ce qui permet de caractériser le style de la revue par une «mondanité réaliste» (J. Wagner, Marmontel journaliste et le «Mercure de France», p. 49-53).

Marmontel fut certainement un gérant consciencieux de la revue, mais il sut lui donner aussi un rôle important dans la controverse intellectuelle du temps. Il n'exclut pas la théologie, mais s'efforce de tenter une médiation entre l'Eglise et la philosophie nouvelle ; il n'aborde pas les sujets politiques mais se range délibérément aux côtés des physiocrates (J. Wagner, p. 283 et suiv.). Il ne se contente pas de faire du M.F. un simple «témoin» de son temps : «Mon premier devoir, écrit-il dans l'Avant- Propos d'août 1758, est de rendre compte de l'opinion du public ; mais l'opinion du public n'est pas toujours unanime et dans le cas de partage, on me permettra de peser les voix» (cité par J. Wagner, p. 275). Partisan du progrès dans tous les domaines, il a le sentiment d'une mission à remplir (id., p. 280).

Cette adhésion résolue à la philosophie nouvelle tend à s'effacer avec La Place, qui se limite à une honnête diversité ; cette diversité qui s'affirme si bien dans le M.F. que La Place en fait en 1760 la nouvelle devise du journal, contient aussi une menace de dispersion. De 1761 à 1778, le M.F. garde sa physionomie traditionnelle, faite d'aimable fantaisie, de modernité, de vulgarisation élégante, de conversation à bâtons rompus ; il faudra la vigoureuse réforme de Panckoucke pour que le M.F. soit résolument classé en deux parties ; mais c'est alors un autre journal. Ce qui sans doute a le plus limité la crédibilité du Mercure, c'est le poids de la censure et celui des cabales. Revue quasiment officielle, le Mercure est tenu de ne choquer personne, d'être «fade et louangeur», de ménager la Comédie-Française (Marmontel l'a appris à ses dépens), la religion (ce qui lui sera rappelé vertement en 1775 : cf. M.S., 6 et 19 sept.), l'Académie, les princes et les pouvoirs établis, d'être par conséquent «monotone et fastidieux» comme le lui rappellent constamment les Mémoires secrets (cf. 4 juil. 1768).

Localisation(s), collections connues, exemplaires rares

B.M. Grenoble, F 18933 ; B.N., 8° Lc2 31-38. Collections dans toutes les grandes bibliothèques.

Bibliographie

H.P.L.P., t. I, p. 378-462 ; H.G.P., t. I, p. 207-213 ; D.P. 2. – «Mémoire historique sur le Mercure de France », Mercure de France, mai 1760, p. 127-131. – Courcel G. de, «Mémoire historique et détaillé pour la connaissance des auteurs qui ont travaillé au Mercure de France », Bulletin du bibliophile (B.B.), 1902, p. 301, 402, 467, 524 et suiv. ; 1903, p. 29, 90 et suiv. – Wagner J., Marmontel journaliste et le «Mercure de France», P.U.G., 1975.

Auteur

Jean SGARD

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