N° 0904

MÉMOIRES SECRETS 2 (1777-1789)

Titre(s)

Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXII jusqu'à nos jours ; ou Journal d'un Observateur, contenant les Analyses des Pièces de Théâtre qui ont paru durant cet intervalle ; les Relations des Assemblées Littéraires ; les Notices des Livres nouveaux, clandestins, prohibés ; les Pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers ; les Vaudevilles sur la Cour ; les Anecdotes et Bons Mots ; les Eloges des savans, des Artistes, des Hommes de Lettres morts, etc. etc. etc. Par feu M. de Bachaumont.

Tel est le titre complet des Mémoires secrets dits de Bachaumont. A partir du t. IX, le nom de Bachaumont ne figure plus sur la page de titre.

Dates, périodicité, privilège(s), approbation(s)

1777-1789. 36 volumes.

Date de publication des volumes : t. I-VIII, 1777 ; t. IX-X, 1778 ; t. XI-XII, 1779 ; t. XIII-XIV, 1780 ; t. XV-XVI, 1781 ; t. XVII-XVIII, 1782 ; t. XIX-XXII, 1783 ; t. XXI-XXIV, 1784 ; t. XXV-XXX, 1786 ; t. XXXI-XXXIII, 1788 ; t. XXXIV-XXXVI, 1789. A part les vol. IX, X et XXXIV, qui portent sur les années 1776, 1777 et 1787, le tome ne coïncide jamais avec une année.

Description de la collection

Les M.S. se présentent sous format in-12, sans portraits, mais avec un cul-de-lampe de temps à autre, ils ont pour devise : ... huc propius me, /... vos ordine adite. / Hor. L. II, Sat. 3. vs. 81 et 82.

La collection consultée comprend des cahiers de 24 p., 100 x 170. Les volumes comprennent entre 249 (XII) et 508 p. (XXXV).

Publiés à partir de 1777, sous forme de volumes, les M.S. constituent une chronique rétrospective qui commence le 1er janvier 1762 et se poursuit, à raison de une à plusieurs notices par jour –certains jours ne faisant, toutefois, l'objet d'aucune notice-jusqu'au 31 décembre 1787.

A partir du vol. XI, le rédacteur donne des articles antérieurs aux années en cours. Tel est le cas des Salons de 1767 à 1779 placés dans les vol. XI et XIII. Mais c'est surtout à partir du vol. XVI que le rédacteur consacre une partie importante du reste de la collection à des additions aux numéros antérieurs.

Édition(s), abonnement(s), souscription(s), tirage(s)

John Adamson, Londres. Ces indications sont-elles supposées ou réelles ? Hatin (p. 480), appuyé par Jacob (Préface), affirme, sans le prouver toutefois, que les trois premières éditions, «qui ne diffèrent entre elles que par le caractère, sortirent presque simultanément des presses de Hollande». Notre incertitude, quant à nous, concerne non seulement le nom du libraire et le lieu d'impression, mais aussi le nombre des éditions des M.S.

Hatin, on l'a vu, affirme l'existence de trois premières éditions parues presque simultanément, suivies «successivement de cinq ou six autres» ; et Jacob (p. III) évalue le nombre d'éditions à l'originale, plus «[dix peut-être] qui la suivirent de près».

Les recherches que nous avons effectuées dans ce sens ne nous ont permis d'établir avec certitude que l'existence de deux éditions que nous qualifierons d'homogènes : l'édition originale, mentionnée ci-dessus, datée de 1777 à 1789 et une autre édition, également en 36 vol., datée de 1780 à 1789, différente de la première par la mise en page, la pagination, les caractères, les culs-de-lampe et l'absence du nom de Bachaumont de la page de titre.

On rencontre, il est vrai, un certain nombre d'éditions datées soit de 1778, de 1783 ou de 1784 à 1789, mais un examen de celles-ci montre qu'il s'agit de rééditions partielles, destinées à compléter les séries existantes.

Nous ne disposons pas d'indications précises sur le montant de la souscription, le nombre des abonnés et l'importance du tirage. Ce que nous savons d'une manière certaine, c'est que les M.S. jouirent d'une vogue immense auprès du public. Ceci nous est attesté par les nombreuses réimpressions dont ils firent l'objet (cf. Avertissement, vol. XV), mais aussi par les contrefaçons et les abrégés qu'ils ont inspirés.

Fondateur(s), directeur(s), collaborateur(s), contributeur(s)

La rédaction des M.S. a été assurée par Mathieu-François PIDANSAT DE MAIROBERT du commencement de la chronique jusqu'à sa mort survenue le 27 mars 1779. Elle fut poursuivie jusqu'en 1789 par Barthélémy-François-Joseph MOUFLE D'ANGERVILLE.

Contenu, rubriques, centres d’intérêt, tables

Le contenu des Mémoires secrets est annoncé, comme on l'a vu, dès la page de titre. Un commentaire plus détaillé, placé en tête du 1er volume, expose le but et le caractère du journal. Le rédacteur attentif aux nouveaux courants de pensée qui ébranlent nombre de valeurs établies, s'y promet «d'en marquer les progrès, d'en saisir les circonstances, d'en recueillir les détails les plus particuliers». Il se propose, en plus, d'offrir à ses lecteurs «un choix d'Anecdotes qu'on ne rencontre nulle part [...] ; sans parler d'une multitude de Pièces secrètes [...]. Quant aux Notices des Ecrits nouveaux, des Pièces de Théâtre, des Assemblées Littéraires, elles sont encore distinguées par une précision unique, et surtout par une impartialité qu'on attendrait en vain d'un Critique affiché pour tel». En un mot, le rédacteur se flatte de présenter au public «une Collection neuve, non moins instructive qu'amusante, et comme le Résumé des différens Journaux qu'il est presqu'impossible de lire en totalité».

Ce dessein fut respecté dans ses grandes lignes, quoique le journal verse plus allègrement dans le sens de la petite histoire que de la grande. Les anecdotes plaisantes, les pièces fugitives, les pamphlets, épigrammes et autres saillies méchantes ou amusantes y abondent ainsi que toutes ces rumeurs et secrets d'antichambres qui alimentaient les discussions et agrémentaient l'atmosphère des salons parisiens. En 1787, néanmoins, les nouvelles préoccupations dictées par les remous politiques et sociaux qui secouaient la France, suggérèrent à Mouffle d'Angerville, comme nous le verrons, d'accorder une place plus importante aux faits politiques qu'aux badinages des salons.

L'énorme succès des M.S. fut, disons-le aussi, savamment entretenu par des réclames insérées dans la chronique à partir du Xe volume et supposées provenir de nouvelles à la main. Ces réclames, dignes de nos annonces publicitaires modernes, nous apprennent entre autres, à la date du 28 juillet 1777 (M.S., X, p. 201) :

«Les Mémoires Secrets,etc. embrassent un espace de quatorze ans ; contiennent dix à douze milles notices ; fécondité dont il n'y a point d'exemple dans aucun ouvrage périodique. Il en est quelques-unes peu intéressantes en elles-mêmes, mais utiles pour conserver l'ordre chronologique des dates et des époques, si essentiel dans toutes les parties historiques. Outre les notices, il y a une foule d'anecdotes et de petites pièces en prose et en vers non imprimées jusques-là, qui font rechercher ce recueil des amateurs. Il est d'ailleurs commode pour les gens qui ne lisent que par amusement, ou sont bien aises de trouver le matin quelque chose à retenir et à citer le soir ; ils s'ornent ainsi l'esprit en peu de temps et à peu de frais».

Une Table alphabétique des Auteurs et personnages, en 1 vol., a été publiée chez A. Mertens et Fils, à Bruxelles et à Paris, en 1866.

Localisation(s), collections connues, exemplaires rares

Collection étudiée : B.U. Göteborg, Litt. hist. Fr. Ex B. Autres collections : B.N., Z 16780 ; B.U. Lund (Suède): l'édition de 1780 à 1789.

Bibliographie

H.P.L.P., t. III, p. 480-483.

L'édition de 1780 a donné lieu à une réimpression publiée à Londres, chez Gregg, en 1970. Parmi les compilations, nous citerons les Anecdotes du dix-huitième siècle, maintes fois prises à partie par le rédacteur des M.S. Quant aux abrégés, leur nombre seul constitue une confirmation de l'extrême popularité des M.S. Il y eut ceux de Chopin de Versey (1788), de Merle (1808-1909), de Ravenel (1830), de Barrière (1846), de Jacob (1859-1874), de Lalanne (1866) et de Gay (1881).

Mentions dans la presse du temps: Correspondance secrète, politique et littéraire..., Londres, John Adamson, t. XI, 1788; Courrier politique et littéraire or, French Evening Post, t. II, 1778; Grimm, C.L., t. IX, mai 1771, p. 317-318; Linguet, Annales politiques, civiles et littéraires, t. V, 1779 et t. VII, 1780; [Mairobert, Mathieu-François Pidansat de], Anecdotes sur Me. la comtesse Dubarri, Londres, John Adamsohn, 1776; Journal historique de la Révolution opérée dans la Constitution de la Monarchie Françoise, par M. de Maupeou, Chancelier de France, Londres, 1776, 7 vol.; L'Observateur anglois, ou Correspondance secrète entre Milord All'eye et Milord All'ear, 1777-1778. – Aubertin C, L'Esprit public au XVIIIe siècle, Paris, Slatkine, 1968. – «La jeunesse de Bachaumont», publ. par Charpentier, Le Magasin de librairie, t. III, 1859, p. 5-25, 161-186, 321-336. – La Bastille dévoilée, 4e livraison, p. 19, 8e livr., p. 48-54, Paris, Desenne, 1789 et 1790.

– Bayle P. et Herbelay J., «Le journalisme clandestin au XVIIIe, La Nouvelle revue, 1905, p. 213-235, 395-413.

– Carriat A., «Un écrivain guérétois méconnu, Barthélémy Mouffle d'Angerville (1728-1795)», Mémoires de la Société des sciences naturelles et archéologiques de la Creuse, t. XXXIX, 1976, p. 637-656. – Eguilles, marquis d', «Un protégé de Bachaumont; correspondance inédite», publ. par Paul Cottin, Revue rétrospective, t. III, 1886-1887, p. 95-168, 217-240; t. IV, 121-144, 217-240; t. V, 73-96. – Flammermont J., Le Chancelier Maupeou et les parlements, Paris, Picard, 1883. – Funck-Brentano F., Figaro et ses devanciers, Paris, Hachette, 1909. – Ibid., Les Lettres de cachet à Paris. Etude suivie d'une liste des prisonniers de la Bastille (1659-1789), Paris, Imprimerie nationale, 1903. – Goncourt, E. et J. de, Portraits intimes du dix-huitième siècle, Paris, Charpentier, 1913. – Mémoires secrets de Bachaumont, par P.L. Jacob [Paul Lacroix], Paris, Garnier, 1874. – [Mouffle d'Angerville, Barthélémy], Vie privée de Louis XV, Londres, John Peter Lyton, 1781, 4 vol. – Préaudeau L. de, «Bachaumont, père des échos de Paris», Revue hebdomadaire, t. II, 1908, p. 535-552. – Tate R.S. Jr., Petit de Bachaumont: his circle and the «Mémoires secrets», Studies on Voltaire, t. LXV, 1968.

Idem, «Bachaumont revisited: some unpublished papers and correspondence», Studies on Voltaire, t. LXXXIV, 1971.

– Tourneux M., «Bachaumont, Louis Petit de», La Grande Encyclopédie, t. IV, p. 1075-1076. – Weil F., «Prévost et le Gazetin de 1740», Studi francesi, 1962, p. 474-486.

Historique

Du salon de Mme Doublet aux «Mémoires secrets». Dans un élégant salon parisien situé dans la rue Neuve des Filles-Saint-Thomas, appelé à briller davantage par l'activité clandestine de ses habitués que par la splendeur de son intérieur, s'installèrent, le 11 avril 1716, M. et Mme Doublet. Louis Doublet, secrétaire des commandements du duc d'Orléans, avait épousé, en 1698, Marie-Anne Legendre, née le 22 août 1678. A la mort de son mari, survenue en 1722, Mme Doublet avait donc quarante-quatre ans. C'était une femme douce et charmante. Son esprit fin et délicat lui attachait les noms les plus distingués du monde des lettres et des arts. Mme Doublet, ajoutons-le, maniait honnêtement le crayon. Les gravures de ses dessins, exécutés par Caylus et Mariette, en témoignent.

Sa prédilection pour l'art, Mme Doublet la partageait avec Bachaumont, un personnage rencontré probablement aux dîners du peintre Coypel. Graveur à ses heures perdues, celui-ci avait mis sa pointe au service de la charmante dessinatrice, entamant ainsi une amitié que seule la mort devait interrompre.

Louis Petit de Bachaumont, né le 2 juin 1690 dans un milieu où évoluaient hommes de lettres et éminents artistes, avait acquis un goût pour l'art à l'étude duquel il consacra les loisirs qu'un héritage considérable lui procurait: «J'ai toujours beaucoup aimé la peinture, écrit-il à Pierre, j'ai passé les premières années de ma vie à Versailles et dans les maisons royales, au milieu des peintures et des sculptures qui les décorent; j'ai eu les meilleurs maîtres de ces temps-là en tout genre; je suis venu à Paris où j'ai continué de vivre dans les mêmes occupations [...]» (Goncourt, p. 69).

Bachaumont, bien que près de douze ans plus jeune que son amie, était devenu un assidu de son salon. Il gravait les dessins de Mme Doublet et, esprit entreprenant, affable et de manières délicates, il s'était également avéré un excellent hôte. On le nomma maître des cérémonies; puis, en 1730, Bachaumont résolut carrément de s'installer à l'hôtel des Filles-Saint-Thomas. Il élut domicile au second étage de la maison dont son amie occupait le premier. Ainsi commençait une association qui allait, quarante ans durant, marquer l'évolution de la presse française.

Les habitués du salon de Mme Doublet, qu'on surnomma les Paroissiens, étaient au nombre de vingt-neuf, appartenant à différentes catégories professionnelles et sociales; ils étaient abbés, magistrats, médecins, académiciens, auteurs dramatiques, artistes, écrivains, personnes plus ou moins illustres... Parmi les Paroissiens nous citerons Voisenon, Chauvelin, Prévost d'Exiles, Durey de Meynières, Falconnet, Foncemagne, Mairan, les frères Sainte-Palaye, Mariette, Bachelier, les frères d'Argental, le chevalier de La Morlière et Pidansat de Mairobert.

Ces gens-là rassemblaient décidément tant d'esprit que l'intrépide Piron confessa à l'abbé Legendre, frère de Mme Doublet: «Annoncez bien une bête à madame Doublet et j'y serai bon» (Goncourt, p. 59). Mais tout autant que par leurs multiples connaissances, les Paroissiens se distinguaient par le non-conformisme de leurs idées; ils étaient anti-dévots, parlementaires et donc frondeurs. La société de Mme Doublet, dit Grimm (t. IX, mai 1771, p. 317), «avait été longtemps célèbre à Paris. On y était janséniste, ou du moins très-parlementaire, mais on n'y était pas chrétien; jamais croyant ni dévot n'y fut admis».

En effet, le trait commun de cette société composite résidait principalement dans sa profonde curiosité de l'événement public et de l'écho mondain: «Ce salon tenait le monde, et Paris, et la veille, et le jour, et la chaire, et l'Académie, et la comédie, et la cour» (Goncourt, p. 58). De rendez-vous des curieux, la Paroisse se transforma, au fil des confidences, en un réceptacle de l'information où chaque convive déposait sa contribution selon un rite déterminé. Les habitués du salon de Mme Doublet, regroupés autour de leur «cher Président», Durey de Meynières, président de la Deuxième Chambre des enquêtes au Parlement – ce même Durey de Meynières auquel Flammermont attribue la rédaction du Journal historique – suivi de Bachaumont, le «maître des cérémonies», se retrouvaient à la même heure dans la «salle de compagnie» garnie de vingt-neuf chaises surmontées chacune d'un portrait, les portraits des vingt-neuf Paroissiens. Ils s'installaient autour d'une table de marbre, chacun sous son image. Sur la table, disent les Goncourt (p. 60) «deux grands registres étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant l'un le positif, et l'autre le douteux, l'un la vérité absolue, et l'autre la vérité relative». Et ces registres dûment recopiés étaient distribués à Paris, dans la province et même à l'étranger.

Depuis quand ces nouvelles à la main étaient-elles répandues dans le public? Il est difficile de répondre avec exactitude à cette question. Funck-Brentano (p. 267), date les premières feuilles de 1737; Aubertin (p. 381), fait remonter le journal hebdomadaire de la Paroisse à 1731 et 1732 déjà, alors que Tate nous dit (p. 141): «it probably began in the late 1730s or before». Mais ces historiens de la presse française citent tous trois, pour appuyer leurs conjectures, les douze volumes manuscrits d'une correspondance conservée à la B.N., datée de 1745 à 1752, adressée par Mme Doublet à sa sœur. Nous retiendrons pour notre part la date donnée par Hatin qui offre l'avantage de s'appuyer sur un document antérieur à celui de la B.N. Dans H.P.L.P. (t. III, p. 465), il constate:

«La Bibliothèque impériale possède cinq volumes manuscrits, reliés sous le titre de Journal historique, qui sont évidemment une copie des registres de la paroisse. C'est une suite de missives adressées à madame de Souscarrière, au château de Breuillepont, par Vernon, à Pacy. Ces sortes de lettres, qui se succèdent à des intervalles très-rapprochés, vont de 1738 à 1745. En haut est inscrit, d'une autre main que le corps de la lettre: Breuillepont, comme au bas des lettres administratives et de commerce on a coutume de mettre le nom du destinataire, pour la gouverne de celui qui est chargé de les fermer et de les expédier. C'est, pour notre cas, une preuve que la copie destinée à madame de Souscarrière n'était pas unique».

Telle fut donc l'origine des fameux Mémoires secrets, dits de Bachaumont, qui constituent une des sources les plus abondantes et les plus précieuses pour l'étude du XVIIIe siècle. Les nouvelles à la main divulguées par la Paroisse continuèrent de sortir du cabinet de Mme Doublet, malgré les remontrances et les menaces réitérées de la police, jusqu'à la dissolution de la Paroisse survenue après la mort de Bachaumont et de Mme Doublet, aux mois d'avril et de mai 1771. Ainsi, les Paroissiens, sous l'égide de Mme Doublet et de Bachaumont, eurent le mérite de pressentir et de satisfaire, de 1738 au moins, à 1771, cette passion pour l'événement si caractéristique du XVIIIe siècle.

Le succès énorme dont jouit le journal de la Paroisse, et dont témoignent de nombreuses contrefaçons (cf. Funck-Brentano, p. 272-281), donna à un autre habitué du salon, au secrétaire et collaborateur de Bachaumont, l'idée de publier une partie de l'œuvre de la Paroisse et de la continuer. Les Mémoires secrets, on l'a vu, commencèrent de paraître en 1777; onze volumes virent le jour sous la direction de Mairobert en l'espace de deux ans, lorsque celui-ci, blâmé par le parlement, à l'issue du procès qui l'opposait au marquis de Brunoy, mit brusquement fin à sa vie, le 27 mars 1779.

Après Mairobert, la rédaction du journal fut assurée par Mouffle d'Angerville qui le continua jusqu'en 1787. Mouffle d'Angerville jugea bon d'apporter des additions substantielles aux volumes publiés par Mairobert, pour les raisons qu'il expose dans l'avertissement placé en tête du XVe volume et que nous reproduisons ci-dessous, mais aussi, disons-le, pour s'assurer un profit facile que garantissait l'immense succès de la chronique. Il poussa ainsi la collection à 36 vol., soit 25 vol. pour la période allant de 1779 à 1787, alors que 11 vol. seulement avaient suffi à son prédécesseur pour couvrir les années 1762 à 1778.

«Lorsque cet ouvrage parut pour la première fois, la crainte qu'il ne fût trop volumineux m'avoit fait supprimer beaucoup d'articles, croyant qu'ils ne causeraient point un vuide et que le surplus n'en paroîtroit que mieux rempli; mais plusieurs de mes Lecteurs se sont apperçus de cette soustraction et s'en sont plaints. Ils ont trouvé que le principal mérite, le mérite caractéristique de cette collection, consistant dans une chronique exacte et non interrompue, il en résultoit un défaut qu'ils m'ont invité à corriger; ce que je ne crois pouvoir mieux exécuter qu'en rétablissant les notices retranchées; leur transposition, au moyen de la méthode des auteurs de dater tous les faits, n'est que désagréable au coup-d'œil, et j'ai cru plus honnête de completter ainsi l'ancienne édition, en épargnant au public les frais de l'acquisition d'une nouvelle.

Ce qui m'a rendu plus scrupuleux dans le rétablissement, c'est l'observation aussi que tel article nul, ce semble, soit par sa brièveté, soit par son annonce, devenoit nécessaire pour l'intelligence ou l'éclaircissement d'autres plus intéressans, qui se trouvoient plus loin; chaîne que tout le monde ne remarque pas et qui n'en est pas moins réelle et sensible à ceux qui lisent avec attention et suivent la série des événemens.

Les Lecteurs ne seront pas fâchés, sans doute, de rencontrer d'autres articles omis par une raison contraire; comme trop forts, ou trop piquans. Les ménagemens qui devoient alors avoir lieu, ayant cessé, rien ne m'empêche de communiquer ces anecdotes curieuses au lecteurs».

Une autre innovation introduite par Mouffle d'Angerville consiste à accorder, à partir de 1787 (XXVe vol. ), une place plus large aux faits politiques, orientation dictée par la fermentation des esprits à la veille de la Révolution mais inspirée aussi par le but que s'étaient prescrit les Paroissiens; à savoir celui d'instruire plutôt que de plaire.

«Il faut distinguer dans notre ouvrage deux parties, l'agréable et l'utile; heureux qui peut réunir les deux! mais un auteur estimable cherche toujours la dernière, et certainement Bachaumont qui le premier imagina notre collection ne l'avoit pas négligée. Pour s'en convaincre il suffit de suivre les Editeurs dans leur discussion raisonnée qui se trouve en tête de ces Mémoires.

En observant le même plan que Bachaumont, nous avons cherché à l'étendre, c'est-à-dire, en ne négligeant point ce qui pouvoit amuser, nous nous sommes efforcés d'y joindre encore plus ce qui pouvoit instruire. En effet, il s'étoit, comme l'indique le titre, borné à la littérature. Nous avons cru devoir aussi travailler pour l'histoire. Nous n'avons écarté que la partie absolument politique, à laquelle sont spécialement affectées les gazettes. Celles-ci ne sont guères que le théâtre des Souverains. Le nôtre est celui de nos semblables. Nous pensons que ce genre d'histoire vaut bien l'autre; qu'il y a beaucoup plus de fruit à tirer de la lecture des avantures de la Société, que du récit des Sièges, des Batailles, des grandes Négociations, des Cérémonies consignées avec tant de soin dans ces papiers publics». (Avertissement, vol. XXV).

Les rédacteurs des «Mémoires secrets». Les historiens de la presse française du XVIIIe siècle qui se sont penchés sur les Mémoires secrets s'accordent en général pour attribuer à Bachaumont la rédaction des années 1762 à 1771, à Mairobert celle des années 1771 à 1779 et à Mouffle d'Angerville, le reste. En fut-il vraiment ainsi?

Les témoignages qui sont parvenus jusqu'à nous laissent peu de doutes sur le rôle joué par Mairobert dans la rédaction des Mémoires secrets. Mairobert était le type même du journaliste accompli. Sa passion pour la littérature et le théâtre, son engouement pour l'événement politique, son esprit fougueux et son tempérament frondeur le portaient d'emblée vers ce métier où il allait exceller. Mouffle d'Angerville, qui le connaissait bien, le dépeint en ces termes:

«Pidansat de Mairobert, vif et souple, intrigant et hardi, parleur caustique, oracle des foyers de la comédie, courtisan des lieutenants de police, habile à changer de masque et à se faufiler chez les grands, nous figure assez bien un diminutif de Beaumarchais. Remuant comme ce modèle, il lui manque cependant la verve étincelante, le turbulent génie du grand charlatan». (Funck-Brentano, p. 284).

Et la production littéraire, et surtout journalistique de Mairobert est à la mesure du personnage. On lui prête, entre autres, les Anecdotes sur Me. la comtesse Dubarri (1775), le Journal historique (7 vol., 1774-1776 ), et L'Observateur anglois (4 vol., 1777-1778); les Anecdotes sur Me. Dubarri et le Journal historique ayant, tous deux du reste, alimenté les Mémoires secrets.

Mairobert, on l'a vu, était un habitué de la Paroisse où il remplissait les fonctions de secrétaire et de collaborateur de Bachaumont:

«M. de Mairobert étoit un homme de lettres, auteur de quelques opuscules, mais surtout grand amateur; il ne manquoit aucune pièce de théâtre dans sa primeur et se faisoit entourer dans les foyers; il avoit aussi toutes les nouveautés et sa bibliothèque étoit en ce genre une des plus curieuses de Paris. Elevé dès son enfance chez Madame Doublet, il y avoit puisé ce goût, ainsi que celui des nouvelles; c'étoit un des rédacteurs; il conservoit le journal qui se composait chez cette Dame et le continuoit; il avoit eu différentes prises avec la police relativement à ce manuscrit, qu'il donnoit à ses amis de Paris et de province; mais on n'avoit pu le priver de cet amusement instructif et agréable, d'autant qu'il étoit fort circonspect». M.S., 3 avril 1779, t. XIV, p. 12).

Qu'il fût nouvelliste, Funck-Brentano (p. 281), nous en fournit encore une preuve en reproduisant un rapport de la police où il est dit à la date du 31 janvier 1766, à propos de bulletins répandus par un nommé Gillet, valet de chambre de Mme d'Argental: «Ce sont des nouvelles auxquelles M. de Mairobert travaille. Elles sortent de chez Mme Doublet». La bibliothèque Mazarine possède douze volumes de nouvelles à la main commençant en 1762, comme les Mémoires secrets, et finissant en 1779, à la mort de Mairobert. Ces gazetins, quoiqu'inférieurs aux Mémoires secrets - les articles communs aux deux chroniques ne sont pas rapportés dans les mêmes termes et chaque recueil renferme, de plus, des anecdotes qu'on ne trouve pas dans l'autre - proviennent, il ne fait pas de doute, des registres de la Paroisse. Brentano, à qui nous devons ce renseignement, nous rapporte que la dernière gazette du recueil de la Mazarine, datée du 17 mars 1779, porte ces mots:

«Il est très vrai, Monsieur, que c'est moi qui vous ai adressé dernièrement un paquet renferment plusieurs papiers publics... Quant aux nouvelles à la main, il n'y a plus à en espérer. L'auteur a jugé à propos de passer de ce monde-ci dans l'autre, pour ne point survivre à un jugement diffamant rendu contre lui dans un procès où il s'est trouvé impliqué. Ce malheureux [Pidansat de Mairobert] a choisi un genre de mort assez singulier. Il s'est emparé chez lui de deux rasoirs et d'une paire de pistolets, a été de là aux bains de Poitevin, où, après s'être mis dans l'eau, il s'est coupé les veines, mais, entendant du bruit, et craignant que l'on ne vînt à son secours, il a ramassé le peu de forces qui lui restait pour prendre un pistolet qu'il avait disposé et s'est fait sauter la cervelle. Il paraîtra sans doute étonnant qu'un homme, qui déclamait si souvent contre le suicide, ait eu la faiblesse de s'y livrer. J'ai l'honneur... Signé: Courtin» Figaro et ses devanciers, p. 292).

Parmi d'autres indices qui lient Mairobert aux Mémoires secrets, il y a encore la réclame du 19 août 1780 (M.S., t. XV, p. 290) où le rédacteur, après avoir annoncé la rentrée en France des volumes XIII et XIV, affirme: «la crainte qu'on avoit que la mort de l'auteur auquel on les attribuoit n'empêchât la continuation, cesse: l'on conçoit l'espoir, au contraire, que cet ouvrage utile se perfectionnera de plus en plus». Il y a aussi les témoignages répétés d'un Linguet exaspéré:

«Il s'occupoit sur-tout d'un de ces gazetins manuscrits, qui circulent, comme je l'ai déjà observé, chez l'étranger et dans nos Provinces, où l'on ramasse toute la fange de notre Capitale, où le faux et le vrai sont également recueillis, où l'intriguant redoutable est encensé, et le mérite modeste percé d'atteintes d'autant plus dangereuses, que par cette distribution adroite de la louange et de la censure, les mains qui compilent ces monumens du mensonge, lui assurent la confiance due à la vérité. A trente lieus de Paris, on regarde presque le soin qu'ils ont de flatter quelquefois, comme une preuve qu'ils ne calomnient jamais.

Mairobert, pour éterniser les fruits de son travail, prenoit soin de les réunir de tems en tems en corps complets, et de les imprimer en forme de volumes suivis: c'est ce qui a produit dix ou douze volumes intitulés Mémoires secrets, etc. par M. de Bachaumont; réservoir infernal d'impostures, comme je l'ai déjà observé, où cependant la postérité croira peut-être trouver des ressources pour notre histoire, et d'après lequel elle réglera son mépris, ou son estime». Annales politiques, t. V, p. 316-317; voir également t. VII, p. 457).

S'il fut relativement aisé de rapprocher le nom de Mairobert des Mémoires secrets, il en fut tout autrement pour la personne de Mouffle d'Angerville sur laquelle la plupart des historiens de la presse du XVIIIe siècle s'entendent pour lui prêter la continuation des Mémoires secrets mais aucun, à notre connaissance, n'en fournit la preuve. Mouffle d'Angerville s'était décidément bien prémuni contre les regards indiscrets puisqu'il fallut attendre l'étude d'Amédée Carriat, parue en 1976, pour que soit enfin jetée une lumière sur l'identité de cet écrivain très souvent confondu avec un homonyme par nos contemporains.

A. Carriat nous apprend que Barthélémy-François-Joseph Mouffle d'Angerville (1728-1795), né à Guéret, quitta sa ville natale en 1742 pour s'installer à Paris. Il travailla, à partir de 1748, dans l'administration de la marine qu'il quitta le 14 février 1760, ayant entre temps fait un court séjour à la Bastille, en 1750, pour avoir écrit avec Rochon de Chabanne Les Cannevas de Paris. A partir de 1760, et 21 ans durant, les renseignements sur la vie de Mouffle font défaut, et si son nom est incidemment évoqué pendant cette période, c'est toujours en relation avec quelqu'ouvrage anonyme et prohibé. Tel fut le cas lors de la parution du Journal historique auquel son nom, ainsi que celui de Mairobert, furent associés, sans que l'on sût au juste la part réelle qu'il y prit. Ce qui est sûr, cependant, c'est qu'à partir de 1766, notre homme était déjà converti au journalisme puisque, lorsqu'on retrouve sa trace, en 1781, dans les registres de la Bastille, où il a été incarcéré du 21 février au 3 avril, l'auteur de La Bastille dévoilée (8e livraison, p. 43) nous dit: «On enleva tous ses papiers et sept cartons remplis de bulletins ou nouvelles à la main, formant une collection depuis 1766 jusqu'en 1781».

Quelles étaient ces nouvelles à la main saisies chez Mouffle d'Angerville? Avaient-elles un rapport avec les registres de la Paroisse, et peut-être même avec les Mémoires secrets? Cela est fort probable.

Tate (p. 112) nous dit, sans le prouver toutefois, que Mouffle faisait partie des habitués du salon de Mme Doublet; assertion qu'appuie Carriat en évoquant de lointains liens de parenté entre Mouffle et Bachaumont.

Le séjour de Mouffle d'Angerville à la Bastille fut, nous l'avons vu, de courte durée. Il fallut que son délit fût véniel, ou bien que les bulletins trouvés en sa possession ne fussent pas ce que la police cherchait en premier lieu.

En effet, à la même époque, circulait un ouvrage virulent contre le règne de Louis XV, intitulé Vie privée de Louis XV, qui rappelle par son style les Anecdotes sur Me. la comtesse Dubarri, de Mairobert. L'ouvrage, on s'en doute bien, suscita de fébriles recherches de la part de la police. Dans la Correspondance secrète, politique et littéraire (t. XI, du 7 mars 1781, p. 125) le rédacteur nous rapporte:

«Il paroît depuis douze à quinze jours une Vie privée de Louis XV,en quatre volumes in-12. L'écrivain [...] juge très-hardiment tous les personnages de la scène qu'il remet sous nos yeux: la manière de cet auteur ressemble assez à celle des Anecdotes de Madame du Barry. On assure qu'il se nomme Mouffle de Georville, et qu'il vient d'être mis à la Bastille pour fruit de ses veilles».

Et plus loin, à la date du 19 mars 1781 (p. 143): «L'auteur de la Vie de Louis XV, n'est pas M. Mouffle de Georville, comme on me l'avoit assuré et comme je vous l'avois marqué: c'est un nommé M. d'Angerville».

Or, un examen de la Vie privée de Louis XV frappe, non seulement par une certaine identité de style avec les Anecdotes sur Me. la comtesse Dubarri et les Mémoires secrets, mais surtout par certains passages qui sont communs aux trois ouvrages (cf. par exemple Vie privée, t. IV, p. 268, Anecdotes, p. 328 et M.S., t. XXVII, 15 mai 1774, p. 261-262; Vie privée, t. IV, p. 270-271, Anecdotes, p. 328 et M.S., t. VII, 10 mai 1774, p. 194-195; Vie privée, t. IV, p. 272-274, Anecdotes, p. 329, et M.S., t. VII, 8 mai 1774, p. 193 et 261).

Une autre constatation qui découle de l'examen de la Vie privée de Louis XV, réside dans le fait que les portraits insérés dans cet ouvrage sont identiques à ceux inclus dans les Anecdotes sur Me. la comtesse Dubarri et dans le Journal historique, attribué, on s'en souvient, aussi bien à Mairobert qu'à Mouffle d'Angerville et dont de nombreux articles sont reproduits par les Mémoires secrets (cf. Vie privée, t. IV, p. 164 et Journal historique, t. I, frontispice; Vie privée, p. 257 et Journal historique, t. I, p. 383; Vie privée, p. 158, Journal historique, t. II, p. 171 et Anecdotes, frontispice). D'où notre conviction que Mouffle d'Angerville a eu une part active à la rédaction des Mémoires secrets, sinon du vivant de Mairobert, du moins après la mort de ce dernier.

Il nous reste à voir maintenant si Bachaumont, que la postérité a retenu comme l'instigateur de la chronique et son rédacteur initial, fut réellement le père des Mémoires qui portent son nom. Force nous est de constater que bien des éléments parlent en défaveur de cette thèse pourtant si largement répandue. Il y a tout d'abord, comme le fait remarquer Maurice Tourneux (La Grande Encyclopédie, art. «Bachaumont»), l'âge avancé de Bachaumont: il avait 72 ans à l'époque où s'ouvre le journal.

Nous remarquerons ensuite que si les années 1762 à 1771 constituent, comme l'avancent de nombreux historiens, la reproduction d'un journal que Bachaumont aurait tenu de son vivant, nulle trace de ce document n'a été signalée, ni dans les rapports de la police après les perquisitions effectuées chez Mairobert et Mouffle d'Angerville, ni par les recherches plus modernes entreprises dans ce sens, alors qu'un certain nombre de nouvelles à la main issues des registres de la Paroisse – qui présentent des affinités avec les Mémoires secrets, sans en être une copie fidèle – ont été retrouvées. D'où notre conviction que ce journal n'a pas existé. Et même s'il en était autrement, il y aurait eu lieu de s'attendre à une différence de facture entre la période attribuée à Bachaumont et celle assurée par Mairobert, or nous n'avons pas, pour notre part, relevé d'écart de style entre ces deux périodes.

Signalons, de plus, qu'il y a dans les premières années des Mémoires secrets certains commentaires qui paraîtraient pour le moins anachroniques si Bachaumont en eût été l'auteur; nous citerons, à titre d'exemple, cette notice en date du 26 mai 1764 où le rédacteur s'exclame à propos de Mme Bellot, la future épouse de Durey de Meynières, l'ami et le collaborateur de Bachaumont:

«Madame Bellot, cette femme qui avoit vécu jusqu'à présent dans une grande pénurie et du profit très mince de ses traductions angloises, demeure depuis quelque tems avec le Président Mesnieres qui s'en est engoué; elle mene sa maison, y fait la pluie et le beau tems. Ce phénomène est d'autant plus rare que cette Dame est peu jeune; elle est laide, sèche et d'un esprit triste et mélancolique; elle a renvoyé le Chevalier d'Arq, avec qui elle vivoit». (M.S., t. II, p. 63).

L'argument principal sur lequel se sont appuyés les biographes de Bachaumont pour lui attribuer les Mémoires secrets, le fameux prospectus daté de 1740, trouvé par Goncourt (cf. p. 60), et qui annonce la création de nouvelles à la main par un écrivain connu - où d'aucuns ont voulu voir l'ébauche des Mémoires secrets – ne soutient pas l'examen; d'une part, Bachaumont n'était pas un écrivain connu en 1740, et d'autre part, Françoise Weil ainsi que Robert Tate ont montré que ce prospectus se rapportait davantage au gazetin entrepris par l'abbé Prévost qu'aux Mémoires secrets.

Nous conclurons en reproduisant deux lettres adressées – l'une par un expéditeur anonyme, la seconde par le chevalier de Bachaumont, peut-être le neveu à la mode de Bretagne de notre Bachaumont – au rédacteur du Courier politique et littéraire [Courrier de l'Europe]. Ces deux lettres, bien que favorables aux Mémoires secrets, désavouent catégoriquement l'attribution qu'on en fait à Bachaumont (je tiens à exprimer ma vive gratitude à Mme Mavis von Proschwitz pour m'avoir si aimablement communiqué ces deux lettres qui n'ont pas, à ma connaissance, été signalées auparavant):

«Paris, 29 Dec. [1777]

Récemment instruit, Monsieur, de l'existence d'un livre, ayant pour titre: Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis 1762 jusqu'à nos jours; ou Journal d'un Observateur, contenant les Analyses des pièces de Théâtre qui ont paru durant cet intervalle; les Relations des Assemblées Littéraires; les Notices des Livres nouveaux, Clandestins, prohibés; les Pieces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers; les Vaudevilles sur la Cour; les Anecdotes et bons Mots, les Eloges des Savants; des Artistes; des Hommes de Lettres morts, etc. etc. etc. Par feu Mr. de Bachaumont:j'ai voulu me le procurer; je n'ai pu l'avoir qu'à grands frais, avec beaucoup de peine et après un assez long tems. Comme j'ai été quarante ans de la société de Mme. Doublet, où j'ai vécu avec Mr. de Bachaumont; que j'ai rédigé en grande partie le Journal de cette femme célebre; j'étois empressé de voir ce qui pouvoit donner lieu à l'attribution qu'on en fait au Philosophe défunt. J'ai comparé soigneusement le nouvel ouvrage avec notre manuscrit, que je conserve complet, et j'ai trouvé qu'il y avoit des articles, en très-petit nombre, il est vrai, exactement semblables, que tout le reste étoit omis et suppléé par une infinité d'autres très-piquants, mais dont n'étoit pas susceptible une feuille avouée, ostensible et faite pour s'envoyer par la poste, dans les Provinces et par toute l'Europe.

Voilà, Messieurs, le résultat de mon examen. Je crois que le public sera bien-aise de savoir à quoi s'en tenir sur le degré d'identité des Mémoires secrets avec ceux qui s'écrivoient chez Mme. Doublet, j'ai choisi votre Gazette, la plus répandue pour l'en instruire. L'anecdote est intéressante à cette époque où la littérature s'occupe d'un livre qui doit faire du bruit nécessairement par la multitude de gens qui y figurent. On ne peut disconvenir que l'impartialité ne soit le caractère distinctif qui y domine, qualité commune encore avec le modèle. Il est à souhaiter que cet ouvrage précieux, pour les étrangers surtout, soit continué, et qu'on en fasse une autre édition où les noms propres soient restitués dans leur intégrité, et qu'on la purge des fautes typographiques, trop ordinaires dans les livres françois imprimés en Hollande ou en Angleterre. J'ai l'honneur, etc.».

(Courier Politique, 6-9 janv. 1778, t. II, p. 24).

«A mon retour de la mer j'ai été bien surpris, Monsieur, d'apprendre qu'il couroit sur le compte de mon oncle une œuvre posthume en huit volumes, portant pour titre: Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France, depuis 1762 jusqu'à nos jours; ou Journal d'un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle; les relations des assemblées littéraires; les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers; les vaudevilles sur la Cour; les anecdotes et bons mots, les éloges des savants; des artistes; des hommes de lettres, etc. etc. etc. par feu Mr. de Bachaumont.

J'étois occupé à l'examiner pour pouvoir la désavouer plus en connoissance de cause, lorsque votre N° III. m'est tombé entre les mains; j'y ai lu une lettre anonyme qui me devançoit à cet égard, mais comme je ne l'ai pas trouvée assez positive, voici ce que j'ai à y ajouter:

Mr. de Bachaumont étoit trop paresseux pour s'être jamais livré à composer un ouvrage de cette étendue, qui, comprenant douze à quinze mille notices sur toute sorte de sujets, suppose un travail immense, une activité incroyable pour tout lire, tout voir et tout entendre. Il étoit en outre trop ami de son repos pour s'être ainsi attiré sur les bras presque la littérature entière par une critique, impartiale il est vrai, mais d'une sévérité excessive; il auroit encore moins exercé une censure souvent juste, mais toujours amere contre une infinité d'autres personnages dont le ressentiment étoit à craindre.

Je puis vous assurer encore qu'il ne s'est trouvé aucun manuscrit de cette espèce dans ses papiers, d'où l'on pût inférer qu'il eût imaginé le plan très-bien conçu qu'on lui suppose dans la préface.

Quant à Mme. Doublet, cette femme respectable, chez qui mon oncle est mort et a passé les deux tiers de la vie, tout le monde sait en effet qu'elle composoit un Journal de cette espece, dont les Feuilles se distribuoient tous les jours chez elle, Journal très estimé et qui rendoit sa société extrêmement agréable et instructive pour ceux qui avoient le même goût. Par un privilège spécial, c'est peut-être le premier bureau de bel esprit qui n'ait pas été ridicule.

Quoique presque tous les commensaux de cette femme célèbre soient morts, on pourroit trouver encore son manuscrit dans cinq ou six bibliothèques, telles que celles de Mr. Dargental, de Mr. l'Abbé de Chaupy, de Mr. le Président de Meniere, de Mr. de Mairobert peut-être de M. Ste. Palage, et de Mme. la Comtesse de Voisenon; mais tous ces personnages sont trop graves pour avoir souffert qu'il en transpirât rien dans le public; ce ne peut donc être que par une infidélité manifeste, s'il se trouve dans l'imprimé quelques articles semblables au manuscrit. Au reste de quelque part que vienne le larcin, je conviendrai que ce livre est très-amusant, très-piquant, très-instructif même, pourvu qu'on en décharge la mémoire de mon oncle.

Je profite de cette occasion, Monsieur, pour vous féliciter sur votre Gazette qui a déjà passé les mers depuis long-temps et fait les délices de nos colonies.

Je suis, etc.

Le Chevalier de Bachaumont».

(Courier politique et littéraire, 13-17 févr. 1778, t. II, p. 110-111).

Si Bachaumont ne fut pas, comme on l'a longtemps cru, le rédacteur initial des Mémoires secrets, nous constaterons, néanmoins, que ceux-ci ont hérité de l'esprit de la Paroisse, par l'orientation des idées politiques qu'ils véhiculent, et par l'abondance et la diversité des matières qu'ils abordent.

Les Mémoires secrets, à l'instar du journal de la Paroisse, se voulaient l'écho de la vie publique et mondaine de leur temps et ils y sont parvenus. Rien ne manque, en effet, à ce vaste répertoire, ni les événements politiques, littéraires et dramatiques les plus saillants, ni le menu détail des anecdotes, chansons, épigrammes et autres pièces fugitives qui faisaient les délices de la société parisienne, pas même les rumeurs, fausses ou avérées, qui conditionnent les esprits et forgent les opinions.

Mais si le contenu des Mémoires secrets reflète les principes tracés par leurs prédécesseurs, à Mairobert et à Mouffle d'Angerville seuls revient le mérite de cette concision du style et de cette acuité du regard qui caractérisent l'ensemble de l'œuvre, et en rendent la lecture si facile et si agréable.

La chronique, il va de soi, a aussi ses défauts, car cette même concision qui en fait le charme la dessert quand il s'agit d'offrir au lecteur une étude serrée des grands débats de l'époque. A cet égard, la plume de Mairobert et de Mouffle d'Angerville n'égale pas, il va sans dire, la profondeur des vues et la rigueur analytique de Grimm ou l'élégance de style de La Harpe. En revanche, les Mémoires secrets, qui ne sont pas contraints à une sélection des matériaux et à une certaine retenue imposées par la qualité et le goût de leurs lecteurs, comme ce fut le cas des correspondances littéraires de Grimm et de La Harpe, rendent compte de tous les événements, dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre où ils surviennent, et c'est à ce titre qu'ils constituent un monument précieux de l'histoire des mœurs et des idées de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Auteur

Tawfik MEKKI-BERRADA

Additif

Historique: Une édition critique des M.S. a été entreprise en 2009, sous la direction de Christophe Cave et de Suzanne Cornand, avec le concours de 25 collaborateurs (Honoré Champion, 5 volumes parus, 2009-2010). Le texte a été établi d’après les principales éditions identifiées et en tenant compte des manuscrits conservés. Une introduction importante traite des principaux problèmes posés par les M.S.: problèmes d’auteurs, de contexte et de genre ; une chronologie de la publication et une histoire éditoriale permettent d’éclairer l’histoire très complexe de l’édition et de ses contrefaçons. Cette édition réalise un rêve qui fut celui des auteurs des M.S. et notamment de Moufle d’Angerville : elle intègre au texte initial toutes les additions en leur place chronologique et en facilite la consulation par des index des noms et des titres très détaillés. Parmi les apports les plus notables de cette édition, on comptera l’étude des manuscrits des M.S. (notamment de la BHVP et de la BnF) et des nouvelles à la main qui sont à leur source, la confirmation du rôle purement emblématique de Bachaumont et de Mme Doublet, et du rôle prédominant de Mairobert et de Moufle, mais aussi l’intervention de différents sous-groupes sociaux ; à quoi s’ajoute une étude interne du discours théorique (avertissements, commentaires sur la méthode des rédacteurs). L’étude des éditions, extrêmement complexe, fait apparaître au moins quatre collections : l’originale de 1777, l’édition pirate de Genève de 1780, la réédition de 1781 et deux éditions pirates en 1784. Plus complète que l’éude de Françoise Weil («Une entreprise éditoriale mystérieuse», DHS n°40, 2008, p. 485-501), elle ne la contredit pas. Le problème de l’éditeur fictif «Adamson» ou «Adamsohn» à Londres reste entier ; S. Cornand signale seulement l’importance du libraire d’Amsterdam Harrevelt, souvent cité. Quant au problème du «continuateur» de Bachaumont pour les Salons, il est clairement posé, sans avoir encore trouvé sa solution. Bernadette Fort avait mis en lumière le rôle de Mairobert dans la composition des «salons», publiés rétroactivement dans les MS   ;   voir Les ‘Salons’ des Mémoires secrets (1767-1787), éd. de l’E.N.S. des Beaux-Arts, Paris, 1999 ; mais l’identité de cet auteur, sans doute unique, reste à trouver.  Parmi les apports de cette édition, on notera également l’étude des intertextes, et notamment des ouvrages issus de la «mouvance Mairobert» ; un colloque entier leur a été consacré, dont on trouvera les textes dans un volume publié sous la direction de Christophe Cave, Le Régne de la critique. L’imaginaire culturel des ‘Mémoires secrets’ (Honoré Champion, 2010) ; on y verra exposés les rapports entre les M.S. et les gazettes (C. Labrosse), l’Observateur anglais (J. Sgard), les Anecdotes sur Mme la comtesse du Barry (C. Cave), le Mercure et l’Année littéraire (S. Dumouchel) et la Vie privée du duc de Chartres (O. Ferret), à la suite de nombreuses études sur la critique politique, littéraire, artistique dans les M.S.

Dans une étude très documentée, fondée sur son Répertoire des nouvelles à la main (Oxford, Voltaire Foundation, 1999), François Moureau a éclairé le petit monde des  founisseurs de nouvelles des M.S. Il remonte aux premières nouvelles manuscrites publiées dans le cercle Doublet de 1738 à 1753 et au gazetin de Prévost, alimenté par Laurent-Maximilien Gauthier, avant de s’attarder sur le ms. Penthièvre, propriété de Pidansat de Mairobert, l’une des rares survivances de ce qui fut peut-être le «registre» Doublet. Les M.S. compilés par Pidansat apparaissent comme une recomposition des registres, eux-même élaborés à partir de différents receuils de nouvelles à la main. Voir F. Moureau : «Du manuscrit à l’imprimé : les Mémoires secrets», dans La Plume et le plomb, PUPS, 2006, chap. VIII, p. 477-490.

Auteur additif

Jean SGARD

Ce dictionnaire est mis à disposition du public avec l'aimable autorisation de la Voltaire Foundation

Site mis en ligne par le IHRIM UMR 5317 et l'ISH USR 3385 - Mentions légales - Remerciements - Contacts - Se connecter - Créér un compte

IHRIM   ISH